« Le malade imaginaire », une remarquable mise en scène de Stéphanie Moriau à la Comédie Claude Volter

A voir du 16 mars au 3 avril et du 19 avril au 30 avril 2022!

« Le malade imaginaire » à la Comédie Claude Volter : à voir toutes affaires cessantes !

Ah ! Molière doit se réjouir là-bas, dans les cintres d’un théâtre éternel,  d’où il nous observe depuis quatre cent ans! Il devait être là avec nous et se réjouir comme nous d’assister à la représentation de sa dernière pièce, Le malade imaginaire, mise en scène par Stéphanie Moriau avec une énergie, une intelligence et une grâce qui a  stimulé la troupe de la Comédie Claude Volter, dont chaque comédienne, chaque comédien, dans son rôle respectif donne le meilleur ! On sait combien « la troupe » que dirigeait Jean-Baptiste Poquelin constituait une part importante de l’énergie vitale et lumineuse dont irradiaient les spectacles de Molière. Dans le spectacle de la Comédie Volter dont la première se donnait hier, (mercredi  16 mars  2022), le public enthousiaste a retrouvé ce que le théâtre donne de mieux et dont il a été privé pendant ces mois de confinement culturel : Une pièce de théâtre, une comédie, une tragédie, un drame cela doit être une sorte de personne ; cela doit penser, cela doit agir, cela doit vivre écrivait Victor Hugo.

Molière nous donne aussi, dans cet élan collectif qu’insuffle le spectacle vivant, à réfléchir sur  la condition humaine, au-delà des siècles, de l’Histoire et de la géographie. Comme le dit Stéphanie Moriau, «  cette œuvre n’a jamais fini de dire ce qu’elle a à dire. Par sa sidérante actualité, elle nous explique ce qui nous arrive aujourd’hui, mieux que nous ne parvenons à le faire. Molière, auteur du XVIIe siècle, nous aide à comprendre le monde et les hommes d’aujourd’hui. »

La metteuse en scène poursuit en citant quelques unes des ces pistes actuelles que la pièce nous invite à parcourir : « l’anxiété face à la maladie, la peur de la mort, la condition féminine (le mariage forcé notamment), le charlatanisme… ».

La comédie permet d’aborder tous ces sujets et de leur donner une dimension universelle par le fait que nous en rions d’abord – et le jeu des comédiens explore à merveille toutes les drôleries du texte – avant de nous tourner les uns vers les autres et de nous rendre compte de l’actualité du Malade imaginaire. Une exemple nous en est donné par Stéphanie Moriau et Michel de Warzée lorsqu’ils indiquent : « l’argument de la pièce s’insère excellemment dans l’air de notre temps où une pandémie a brutalement mis en lumière les limites actuelles des sciences médicales, le cynisme de leur commerce, la présomption et la suffisance de certains spécialistes et les avis péremptoires diamétralement opposés de certains scientifiques. » Mais, au-delà des thématiques déjà évoquées, il y a aussi, souterraine et permanente, incarnée derrière les grimaces de souffrance supposée d’Argan, le malade imaginaire, cette angoisse de la mort que nous ne cessons d’interroger.

Molière, de là-haut,  a dû applaudir à cette représentation-ci de son Malade imaginaire. Comme nous, il a salué la composition drôlatique d’un Michel de Warzée au mieux de son talent, explorant avec gourmandise la complexité de son personnage. Au-delà de la drôlerie et du ridicule de son hypocondrie,  il nous attendrit par son humanité et sa faiblesse que le comédien révèle progressivement avec une humanité touchante de justesse, une merveilleuse complicité entre le comédien et son personnage. Grugé par les médecins, par sa méprisable deuxième femme, Béline (jouée avec toute la perversité méchante qui convient par Karin Clercq) qui l’a épousé pour son héritage), il se révèle finalement un père aimant, autorisant le mariage d’amour de sa fille Angélique qu’il avait d’abord promise en mariage à …un médecin, Thomas Diafoirus, fils de son propre médecin traitant (Monsieur Diafoirus).

Molière, de là-haut,  a dû jubiler en retrouvant dans le jeu de Stéphanie Moriau, l’allégresse et la puissance de jeu d’Armande Béjart à laquelle était réservé il y a 350 ans le rôle de Toinette, la servante révoltée, combattante, impertinente, la vraie voix de Jean-Baptiste Poquelin! (Armande personnage d’un récent roman d’André Versaille dont nous avions rendu compte) ! Stéphanie Moriau donne à Toinette cette énergie décapante qui allie drôlerie, double jeu (elle se déguisera en faux médecin dans une composition drôlatique !) , commedia del arte et puis, comme toujours chez Molière, une générosité d’âme qui nous émeut autant que les protagonistes.

Et puis Molière là-haut s’est attendri de ravissement en écoutant et en regardant le jeu de Juliette de Warzée incarnant Louison, la petite fille d’Argan. Cette jeune comédienne, son nom l’indique, a sans doute de qui tenir, mais tout de même, quelle présence au jeu, quelle justesse de ton, quelle force espiègle et souriante elle développe pour apprivoiser la colère de son père tout en défendant les secrets de sa sœur ainée Angélique ! Ce dernier rôle est interprété par Lara Beyer qui sait décliner toutes les facettes d’un personnage qui aurait pu être convenu et qui, grâce à elle, se décline en nuances dans le jeu amoureux (avec Cléante interprété par  l’excellent Cyril Collet), dans la complicité avec Toinette, dans la révolte contre un mariage forcé et dans l’amour filial à l’égard de son père !

Les autres protagonistes composent avec brio  le reste de la distribution, chacun incarné par des comédiennes et comédiens au mieux de leur qualité de jeu et de leur présence sur scène : les Diafoirus père – médecin d’Argan- et fils – gendre « idéal » aux yeux d’Argan (Bruno Géoris et Nicolas Vanderstraeten), Monsieur Bonnefoy (Bernard d’Oultremont qui joue aussi le personnage de l’apothicaire Fleurant) , Monsieur Purgon (Marcel Delval) et Béralde, le frère d’Argan qui tente de raisonner ce dernier et de protéger sa nièce des délires du père. Cet échange nous vaut une scène mémorable entre Alexandre von Sivers et Michel de Warzée qui ne cachent pas leur bonheur d’échanger les répliques de la scène II de l’Acte III, dans laquelle Béralde évoque les intentions de …Molière et défend le dramaturge et son oeuvre. La mise en abyme est parfaitement réussie!

Le public de cette première n’a pas caché son enthousiasme en applaudissant à tout rompre à la fin du spectacle. Celui-ci a pourtant été interrompu par une panne de courant qui a altéré l’éclairage de scène pendant quelques minutes. Sans se démonter, les comédiens ont continué le jeu, Argan – de Warzée évoquant « le passage inattendu d’un nuage ». Peut-être y avait-il dans cet incident technique, lorsque l’éclairage s’est éteint, un écho symbolique des bombardements que subit l’Ukraine, à laquelle, en saluant le public, Michel de Warzée a rendu un hommage solidaire…

Précipitez-vous à la Comédie Claude Volter. La pièce se joue du 16 mars au 3 avril et du 19 avril au 30 avril.

Jean Jauniaux, le 17 mars 2022.

Sur le site de la Comédie Claude Volter:

LE MALADE IMAGINAIRE

de Molière, né le 15 janvier 1622. Le 10 février 1673, Molière joue “Le Malade Imaginaire” et meurt à l’issue de la quatrième représentation. “Le poumon…, le poumon, vous dis-je”. Son œuvre grandiose s’achève sur cette puissante comédie où il se moque des médecins de son temps, voyant en eux, après “Tartuffe”, de nouveaux imposteurs. Il est aussi question d’amour, de mariage forcé, de la condition de la femme, de la faiblesse humaine. On se croirait au XXIe siècle, non…? Pour le 400 ème anniversaire de la naissance de Molière.

Louis XIV aurait dit : “Les médecins font assez souvent pleurer pour qu’ils fassent quelquefois rire ».

Avec : Michel de WARZÉE, Stéphanie MORIAU, Alexandre VON SIVERS, Karin CLERCQ, Bruno GEORIS, Lara BEYER, Cyril COLLET, Nicolas VANDERSTRAETEN,  Marcel DELVAL, Bernard d’OULTREMONT,  Juliette de WARZÉE et Ysaline GHYOOT.

Mise en scène : Stéphanie MORIAU

Décor : Serge DAEMS

Régie : Bruno SMIT