« HOSPITA-LITTÉ » (6) « MEDUA » de Maurice Carême, réédité aux Editions Piranha. L’écrivain et académicien Jean-Baptiste Baronian évoque cet événement éditorial dans un article à paraître dans « La Revue générale ».

Jean-Baptiste Baronian a bien voulu confier à « L’ivresse des livres », la primeur d’une recension qu’il a consacré à la ré-édition aux Éditions Piranha d’un roman de Maurice Carême, MÉDUA. Dans cette nouvelle édition, le roman est accompagné d’un roman court, NAUSICA.

Cette réédition s’inscrit dans une dynamique éditoriale qu’encourage la Fondation Maurice Carême, dont une des vocations est de promouvoir la diffusion de l’oeuvre du poète. Ainsi, vient de paraître aux éditions du CEP une nouvelle édition du recueil de poèmes BRABANT. Celui-ci est accompagné d’une « lecture » de François-Xavier Lavenne (Directeur et conservateur de la Fondation) et d’une préface posthume et inédite de Jacques De Decker. Jean Jauniaux, le 5 décembre 2022.

Video de présentation des manuscrits de MEDUA:

La recension de Jean-Baptiste Baronian:

Toute sa vie, Maurice Carême (1899-1978) a couru derrière la reconnaissance. Marathonien de la poésie, il était de tous les salons et foires du livre, fidèle à un poste qu’il avait lui-même fabriqué de toutes pièces, armé de stylos à bille et de crayons de couleurs, toujours prêt à dédicacer un de ses multiples ouvrages au premier chaland venu, une brave rombière, un marmot, une diseuse de bonne aventure ayant égaré sa boule de cristal, un instituteur dans la fleur de l’âge ne sachant trop à quel poète se vouer pour essayer d’éduquer ses potaches.

                  Aux yeux de l’intelligentsia, Maurice Carême n’était jamais qu’un baladin de passage, qu’un faiseur d’inoffensives petites ritournelles destinées aux enfants. Un sous-Paul Verlaine. Un sous-Francis Jammes.  On l’acceptait dans le landerneau belge, on le tolérait, mais dans son dos, on se gaussait de lui, on lui refusait l’accès du sérail, là où siégeaient ses prétendus confrères, genre Henri Michaux, Marcel Thiry, Géo Norge, deux ou trois surréalistes et quelques autres aèdes sortis de la cuisse d’Apollon, et dont plus personne ne parle aujourd’hui.

Un peu comme s’il avait été ostracisé, banni à l’instar d’un paria. Ce qu’il était peut-être, sans qu’on s’en rende compte. À moins que l’intelligentsia n’ait compris très tôt, dès la fin des années 1920, que cet homme, ce fagotin, ce faux pitre, possédait un talent fou et que, précisément, sous ses dehors de voyageur de commerce de la poésie, il était un écrivain subversif.

                  Subversif ?

                  C’est dans sa prose et, en particulier, dans son court roman Médua, publié en 1976, que Maurice Carême révèle au plus haut point cet aspect fort méconnu et inattendu de sa personnalité, de son subconscient. Comme par hasard, le héros de l’histoire, Jacques Rivière, est un poète, mais un poète en mal d’inspiration et butant désespérément contre des vers qui ne jaillissent pas sous sa plume. En guise de remède, il décide d’aller se ressourcer au littoral, sans son épouse, Francine. Or, dans le train en direction de La Panne, il tombe sous le charme d’une jeune femme blonde, vêtue d’une robe jaune, qui lui moule le corps « du cou à la cheville ». Elle chausse de curieuses « sandales argentées » et se prénomme, apprend-il, Médua. Rapidement, ce charme tourne à l’obsession. Avant de se transformer en hallucination lorsqu’il découvre deux jours plus tard, échouée sur la plage, une méduse, dont l’apparence et même la physionomie « gélatineuse » lui rappellent aussitôt la jeune femme du train.

Dès lors, il n’est plus du tout le même homme, du moins l’homme qu’il croit avoir été depuis des années et des années, un « homme comme un autre », ainsi que l’aurait dit Georges Simenon. Il s’empare de la méduse, la ramène dans l’appartement de la villa où il loge et la place dans le lavabo du cabinet de toilette qu’il remplit avec l’eau du robinet. Et plus il s’occupe d’elle, plus elle s’humanise et prend bel et bien les traits ensorceleurs de Médua auxquels il est incapable de résister. Et voilà qu’on assiste à une extraordinaire idylle amoureuse traversée de violentes pulsions érotiques – zoophiliques.

                  Difficile de ne pas citer ici une des scènes les plus étonnantes, les plus subversives du roman : « Je tournai le commutateur, ouvris la garde-robe. Après quelques hésitations, je choisis deux robes : l’une blanche avec, comme seul ornement, une rangée de boutons de nacre ; l’autre à fond jaune parsemé de coquillages noirs. Dans le tiroir, je raflai une écharpe de soie. J’y joignis, parce qu’elles étaient vertes, des mules de velours qui se trouvaient au pied du lit et redescendis, les bras chargés.

                  » J’étalai les robes devant Médua.

                  » – Dis-moi, laquelle choisis-tu ?

                  » Je crus entendre un soupir d’acquiescement. J’étais persuadé qu’elle allait marquer une préférence pour la robe jaune. S’agissait-il de ces caprices qui font, des décisions féminines, de perpétuelles énigmes ? Son attention se porta sur la robe blanche bien que je lui fisse remarquer qu’elle était la plus usagée. Toujours la robe jaune qui le hantait !…

                  » Tout en parlant, je choisis un coussin long et bien rembourré. Sur ce tronc improvisé, je passai la robe blanche. Puis, je calai les mules sous les plis qui retombaient jusqu’au sol. Le reste de l’ouvrage fut plus délicat. Je posai Médua d’aplomb sur le tronc, lui mis une écharpe autour du cou et, enfin, disposai les manches bout à bout au creux des genoux. L’homme qui serait entré à l’improviste se serait incliné, ravi, devant cette jeune femme. Ses yeux luisaient d’un éclat que je ne leur avais jamais connu, d’un éclat où se mêlait quelque chose d’indéfinissable, quelque chose qui me déconcertait. Je m’étais approché de Médua. Mon visage fut bientôt si près du sien que l’espace d’un éclair, je perçus son haleine sur ma joue.

                  […]

                  » Déjà, mes lèvres s’étaient tendues vers celles de Médua… »

                  Chose qu’on imagine mal, Maurice Carême a travaillé sur Médua durant près de vingt ans, à grands coups de retouches, de révisions, de corrections, de repentirs, comme s’il s’agissait de l’œuvre de sa vie. Et comme si l’image de cette femme blonde chaussée de « sandales argentées » n’arrêtait pas de l’obnubiler et de le poursuivre, aussi givré dans sa quête de perfection littéraire que Jacques Rivière dans sa quête érotique, lui dont on éprouve aucune peine à deviner qu’il est à la fois le double et le porte-parole de Maurice Carême.

Le résultat de ce travail acharné laisse le lecteur groggy : Médua est un joyau – un joyau de la littérature fantastique du XXe siècle. Et dire qu’il a été à l’époque refusé par de nombreux éditeurs parisiens de renom, avant d’être publié à la Renaissance du Livre à Bruxelles presque en cachette, faute de mieux en quelque sorte, et comme par mégarde.

                  Des décennies se sont écoulées depuis que Maurice Carême a tiré sa révérence. Ses détracteurs, la tête perdue parmi les étoiles filantes, se sont petit à petit volatilisés.  Sibylle a changé ses prédictions d’épaule et a compris que les feuilles mortes de la littérature se ramassent à la pelle. Seuls errent encore, çà et là, de rares imbéciles en manque total de discernement critique et dépourvus de goût, qui continuent de croire de nos jours que Maurice Carême n’est pas un écrivain majeur.

Ce genre de baratin ne marche plus – plus du tout. On a fait le coup à Georges Simenon, à Romain Gary, à Joseph Kessel. À Jean Ray également, que Maurice Carême a admiré, de la même manière qu’il a admiré ces grands maîtres de la littérature fantastique que sont Michel de Ghelderode (dont « les aventures insolites de ses contes » sont évoquées dans Médua), Franz Hellens, Guy de Maupassant ou Edgar Allan Poe.

La reconnaissance a rattrapé Maurice Carême au-delà de son tombeau. Ses romans reparaissent en livres de poche, ses poèmes sont à tout moment réédités, traduits aux quatre coins du monde, mis en musique (près de trois mille partitions !), appris par cœur, récités, diffusés sur les ondes, étudiés, analysés, célébrés.  Que le poète belge de langue française qui fait mieux lève la main !

Jean-Baptiste Baronian (Texte à paraître dans La Revue Générale)

Jean-Baptiste Baronian

Sur le site de l’éditeur:

Dans Médua, le poète Jacques Rivière découvre, échouée sur la plage, une méduse qui lui fait immédiatement penser à une jeune femme dont
la mystérieuse personnalité l’obsède depuis leur rencontre. Il décide de rapporter sa trouvaille dans l’appartement où il cherche depuis plusieurs
jours l’inspiration. Le récit de son séjour, jusque-là simple et dépouillé, bascule dès lors dans une dimension fantastique où s’entremêlent
rêves étranges et hallucinations, métamorphoses et folie.
Dans Nausica, le peintre Jean Delacroix s’obstine à vouloir réaliser le portrait d’une jeune femme rencontrée trente ans plus tôt, persuadé
qu’il lui permettra d’accéder à la reconnaissance du public. Submergé par les émotions, il ne se rend pas compte qu’il oeuvre à la destruction de son couple, comme guidé par l’action maligne d’une puissance obscure.
Dans les deux récits, le poète et le peintre sont confrontés au même danger que peut celer l’acte de création : la fascination pétrifiante et destructrice de l’enchantement.