
Poursuivant notre série d’entretiens consacrés à la nouvelle collection « Théâtre » figurant au catalogue de la jeune maison d’édition Le Lion Z’Ailé, nous publions ici l’entretien que nous a accordé Paul Emond à propos de « L’Odyssée ».

À propos de L’Odyssée : Entretien d’Edmond Morrel avec Paul Emond
Edmond Morrel : Comment situer L’Odyssée par rapport à L’Iliade, l’autre grande épopée homérique dont vous publiez également l’adaptation théâtrale dans cette collection ? Et pourriez-vous en présenter, en quelques lignes, la trame et les personnages, comme vous le faites aussi pour L’Iliade ?
Paul Emond: Ce n’est pas la suite de L’Iliade ou, plutôt, ce ne l’est que dans la mesure où L’Odyssée raconte le retour d’Ulysse dans son royaume, l’île d’Ithaque, après la prise de Troie, et qu’on y revoit, le temps d’une courte apparition, quelques-uns des autres héros grecs rencontrés dans L’Iliade. Mais L’Odyssée se lit tout à fait indépendamment de L’Iliade. On n’a plus affaire à un épisode guerrier avec de nombreux acteurs dont émergent quelques grandes figures, mais aux aventures vécues par un personnage central dont le sort organise toute la progression du récit ; et on n’a plus affaire à un récit simplement linéaire, mais à une construction narrative plus élaborée. Ulysse est absent du début de l’épopée. Il y a des années que Troie est tombée, et, à part lui, tous les rois grecs survivants sont rentrés chez eux. L’Odyssée commence à Ithaque, où la situation est critique. Pénélope, la reine, qui espère toujours son retour, doit faire face aux demandes de plus en plus insistantes des « prétendants », ces nobles qui ont investi le palais royal et exigent qu’elle se remarie, puisque le trône n’est plus occupé. C’est la fameuse histoire de la tapisserie qu’elle prétend devoir d’abord terminer et dont en secret elle défait la nuit ce qu’elle a fait le jour. Finalement, le jeune Télémaque, leur fils, part en quête du disparu et finit par apprendre qu’il est encore vivant, ce qu’il rentre annoncer à Ithaque.
L’épopée passe ensuite à Ulysse. Il se trouve sur l’île de la déesse Calypso qui l’a recueilli, alors qu’il a perdu tous les compagnons qui l’accompagnaient depuis Troie. Amoureuse de lui, elle le retient prisonnier. De plus en plus malheureux, il la supplie de le laisser partir et elle finit par accepter. Il construit un radeau et prend la mer. Malchance : Poséidon, le dieu qui règne sur les mers lui en veut beaucoup pour avoir aveuglé un des Cyclopes, les fils qu’il a eu avec des nymphes, l’aperçoit et soulève une terrible tempête. Le radeau chavire et Ulysse échoue plus mort que vif chez les Phéaciens. Nausicaa, la fille du roi, le découvre sur le rivage, et, séduite par le personnage, le conduit chez son père. Devant le roi Antinoos et sa cour, Ulysse raconte alors longuement ses aventures, depuis son départ de Troie jusqu’à son arrivée chez Calypso. Cette suite d’épisodes est particulièrement fameuse : la confrontation avec les Cyclopes ; le passage chez le roi Éole, le gardien des vents ; le séjour chez Circé, la magicienne ; le voyage aux enfers, où Ulysse rencontre, entre autres morts, sa mère, Achille et Agamemnon ; les Sirènes et leur chant ; la passe si périlleuse entre Charybde et Scylla ; et d’autres épisodes encore. Émerveillé par tout ce qu’Ulysse a raconté, le roi lui annonce qu’un de ses navires va le reconduire à Ithaque. Et c’est le retour tant attendu sur son île, après une si longue absence. Mais Ulysse se méfie. Aussi ne se rend-il pas directement à son palais, mais chez un vieux serviteur qu’il sait fidèle. Il y fait venir Télémaque et lui révèle qui il est. Puis, déguisé en mendiant, il pénètre au palais, observe comment les prétendants y font la loi et gaspillent ses biens. Alors qu’ils festoient, aidé par Télémaque et l’un ou l’autre fidèles, il les massacre tous et se fait reconnaître par Pénélope. Comme dans L’Iliade, le rôle des dieux est ici essentiel. Poséidon, on l’a vu, déteste Ulysse et veut sa perte. Mais sa grande protectrice est Athéna, la fille de Zeus, qui ne cesse de veiller sur lui. Au point qu’on pourrait presque croire qu’elle est amoureuse de lui et que le véritable couple, c’est avec Athéna qu’il le forme, plus qu’avec Pénélope qui l’attend fidèlement, ou avec Calypso ou Circé, ces déesses habitant sur la terre et qui sont ses amours de passage.
E.M.: Quels sont les grands thèmes de l’épopée ? Très différents donc de ceux qui traversent L’Iliade ?
P.E. Oui. Deux thèmes y dominent, qui ont profondément marqué l’imaginaire occidental : l’esprit d’aventure et la nostalgie du pays natal. Dans son beau roman L’ignorance, Milan Kundera dit qu’Ulysse est « le plus grand aventurier de tous les temps et aussi le plus grand nostalgique. » Ces deux thèmes sont d’autant plus intéressants qu’ils sont loin de s’accorder et que le personnage trouve sa richesse et sa complexité dans la tension que provoque cette double présence. Ajoutons à cela tout ce qui ressort de ce trait essentiel d’Ulysse qu’est son mélange d’intelligence et de prudence, à quoi s’ajoute, quand il le faut, un art prononcé de la diplomatie. Il est « l’homme aux mille ruses ». Dans L’Iliade, il apparaissait déjà comme le plus malin des rois grecs, celui auquel on faisait appel pour tenter de résoudre les problèmes difficiles, comme lorsqu’il fallait mettre fin à la dispute entre Achille et Agamemnon. Et rappelez-vous – ceci n’est pas dans l’épopée mais c’est un des éléments les plus marquants de la geste troyenne – que c’est lui qui a l’idée du grand cheval de bois dans lequel l’armée grecque se cache et que les malheureux Troyens rentrent dans la ville, croyant que l’assiégeant est parti et qu’il a été laissé là en hommage aux dieux. Fameuse trouvaille, qui nous a si bien marqués que l’expression « cheval de Troie » est encore couramment utilisée aujourd’hui, ne serait-ce qu’en informatique ! L’esprit d’aventure, ce moteur essentiel du caractère humain et qui anime tous les grands explorateurs – comment imaginer sans lui Marco Polo, Vasco de Gama, Christophe Colomb ou l’homme débarquant sur la lune ? –, cet esprit-là, nul, à coup sûr, ne le représente mieux qu’Ulysse. Un des épisodes les plus extraordinaires de L’Odyssée est le passage par le royaume des morts que j’évoquais plus haut et qui montre bien jusqu’où va son audace. Le ou les auteurs de l’épopée l’inventent sous prétexte que, lorsqu’il se sépare de Circé, il ne sait pas quelle direction prendre pour rejoindre Ithaque ; la déesse lui conseille alors de consulter le devin Tirésias, le devin le plus célèbre des légendes antiques, décédé depuis longtemps, et lui montre par où il doit aller pour pénétrer dans ce lieu où nul vivant n’a osé pénétrer jusque-là. En termes de logique narrative, il fallait y penser ! Toujours plus loin, encore et toujours plus loin pour voir ce qui s’y trouve : Ulysse est à ce point marqué par ce besoin d’aventures nouvelles, qu’une fois rentré à Ithaque, il ne peut rester longtemps en place et, comme le dit sa légende, repart bientôt vers l’inconnu, passe le détroit de Gibraltar et s’en va découvrir l’Atlantide, excusez du peu ! Et puis, il y a l’autre thème, tout aussi important, qui imprègne L’Odyssée d’un bout à l’autre, celui de la nostalgie de la terre natale. Toujours plus loin, certes, mais en gardant au fond de soi l’image du lieu qui vous a vu naître et qu’on brûle de retrouver un jour, cette même image qui ne cesse plus encore de tarauder le déporté ou l’exilé. Dès qu’Ulysse apparaît dans l’épopée, alors qu’il est retenu par Calypso, on le voit qui pleure sur le rivage en pensant à sa chère Ithaque. Tout au long de ses aventures, ce leitmotiv ne cessera de se faire entendre, jusqu’à ce qu’enfin sa longue errance se termine. Et quel bonheur, lorsque les Phéaciens le déposent endormi sur la rive de son île chérie et qu’il reconnaît enfin les paysages de son enfance !
C’est dans L’Odyssée que s’origine littérairement la grande thématique du retour, que tant d’œuvres ont déclinée de multiples façons jusqu’à ce jour. Mais il y a plus encore : Ulysse qui retrouve son île est devenu l’allégorie même de ce que Kundera nomme du retour sa « grande magie », son idéalisation. Une idéalisation à laquelle s’associe, dit encore le romancier, cette autre nostalgie que nous portons également en nous et qui est celle de l’enfance, vécue par beaucoup comme un paradis perdu. Toute une imagerie particulièrement romantique y a trouvé à se déployer, qui va du fils retrouvant sa vieille mère au « sentier redécouvert où sont restés gravés les pas perdus de l’enfance ». Ce n’est pas seulement l’espace parcouru qui se trouve, alors, mis de côté, mais c’est aussi le temps qui s’est effacé ; rien n’a changé dans la maison natale, tout est comme avant, comme si tout s’était figé en attendant le jour béni du retour. Toute la fin de l’épopée est employée au récit de la restitution, la plus exacte possible, de l’ordre qui régnait au départ du héros. Plus rien de romantique, alors, même si les retrouvailles d’Ulysse et de Pénélope, la garante, justement, du non-changement, sont évidemment empreintes de beaucoup d’émotion. Mais la longue séquence du massacre des prétendants, où Ulysse réaffirme son pouvoir et ce, essentiellement par la force physique, est d’une violence absolue.
E.M. À vous écouter, on a le sentiment que, plus encore que L’Iliade, L’Odyssée a marqué notre imaginaire et notre littérature pendant des siècles…
P.E. C’est évidemment très difficile à estimer, tant ces deux œuvres sont importantes. Mais si L’Iliade a laissé de multiples et profondes empreintes tout au long de notre histoire artistique, elle ne me paraît pas avoir provoqué des emprunts aussi importants et aussi divers que les aventures d’Ulysse. L’Énéide de Virgile, la grande épopée de la Rome antique, s’en inspire directement : Énée, un des principaux héros troyens, effectue, lui aussi, après la chute de la ville, tout un périple à travers la Méditerranée, pour devenir finalement le fondateur de Rome, ce qui a permis au grand poète latin de donner à la création de l’Empire son auréole légendaire. Virgile ira jusqu’à reprendre aussi l’épisode du passage par le royaume des morts ; il s’agit ici pour Énée d’interroger Anchise, son père décédé, sur le destin de Rome et le héros y pourra même entrevoir des empereurs romains qui formeront le futur glorieux de sa descendance. Dante, également, s’est manifestement souvenu de L’Odyssée, lui qui fait de sa Divine Comédie un périple, cette fois, dans l’au-delà de l’univers chrétien ; et dans « L’Enfer », la première partie de l’œuvre, il retrouvera même Ulysse et lui fera à nouveau raconter son passage chez les morts. Peut-on rêver d’une plus belle « mise en abyme » ! Et puis, bien sûr, il y a James Joyce et son célèbre Ulysse, paru en 1922, et cela, même si l’odyssée de Léopold Bloom, son protagoniste, se déroule, non pas dans la Méditerranée antique, mais dans le Dublin de l’auteur. La référence à l’épopée est constante dans ce roman majeur de la littérature du XX° siècle. Et pour ne parler que des textes les plus essentiels, je mentionnerai encore Odyssée, le formidable poème épique de 33.333 vers que Nikos Kazantzakis, l’auteur du célèbre Zorba le Grec, rédigea de 1924 à 1932 ; cette œuvre gigantesque est malheureusement très peu connue chez nous ; passée à peu près inaperçue à sa parution en 1968, la seule et superbe traduction de Jacqueline Moatti n’est quasiment plus trouvable depuis longtemps – si vous en repérez un exemplaire, précipitez-vous ! ; Kazantzakis imagine comment, après son retour à Ithaque, Ulysse repart vers de nouvelles aventures, et cette fois à travers le cosmos. Cette idée sera réinventée par d’autres des décennies plus tard, à partir du contenu même de l’épopée : vous connaissez certainement Ulysse 31, ce dessin animé devenu célèbre, qui passait sous forme de feuilleton télévisé et qui a fait découvrir à de nombreux enfants les principales aventures racontées dans L’Odyssée, transformées en aventures spatiales. Et pensez aussi à la poésie, qui s’est empressée, de reprendre, en nommant Ulysse, le grand thème du retour et des retrouvailles idéalisées avec le lieu natal. Ainsi en va-t-il des deux exemples les plus célèbres :
Joachim du Bellay :
Heureux qui, comme Ulysse a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !
Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?
Et Guillaume Apollinaire dans La chanson du mal-aimé :
Lorsqu’il fut de retour enfin
Dans sa patrie le sage Ulysse
Son vieux chien de lui se souvint
Près d’un tapis de haute lisse
Sa femme attendait qu’il revînt
Pénélope et le vieux chien, les deux symboles exemplaires de la fidélité… En a-t-il remué des cœurs, ce vieux chien agonisant sur un fumier à l’entrée du palais, et qui trouve encore la force de battre de la queue en apercevant Ulysse déguisé en mendiant, tandis, que pour ne pas se trahir, le héros feint de l’ignorer ! Voilà comment chacun rêve d’être attendu après une très longue absence. Ah ! si ça se passait toujours si bien !
E.M. : En quoi, plus précisément, la construction narrative de L’Odyssée, et donc votre adaptation, diffère-t-elle de celle de L’Iliade ?
P.E . : La grande différence, c’est la place majeure qu’occupe ici, encastrée dans le récit à la troisième personne – ce récit à la troisième personne que L’Iliade est d’un bout à l’autre – la narration « en je », faite par Ulysse lui-même, de la majeure partie de ses aventures ; une narration qu’il fait devant Alkinoos, le roi des Phéaciens, et sa cour et qui constitue chronologiquement un long retour en arrière. On ne revient au récit à la troisième personne qu’au moment où Ulysse arrive à Ithaque. On a donc un « récit dans le récit », où c’est un personnage qui assume la narration. L’Odyssée n’est pas la première épopée à présenter cette double narration. On la trouve déjà dans Gilgamesh, l’épopée mésopotamienne, « le plus vieux récit du monde », dont les premières versions remontent aux environs de 1300 avant Jésus-Christ et où le roi Gilgamesh, le héros, rencontre un personnage qui lui fait le long récit, avant la Bible, du déluge qui a submergé la terre. Mais la grande différence est que, dans L’Odyssée, ce récit est tenu par le personnage central et qu’il a une fonction narrative essentielle. C’est, en effet, parce qu’Ulysse raconte bien, parce ce que son récit est passionnant et qu’il émeut sur son sort les Phéaciens qui sont pourtant un peuple réputé hostile aux étrangers, qu’Alkinoos ordonne qu’un bateau soit affrété pour qu’il soit reconduit à Ithaque. Autrement dit, bien parler, bien raconter, apporte le salut. Cette valorisation de la parole, du récit, est également un des grands thèmes de L’Odyssée. D’où la mise en avant à plusieurs reprises, du personnage de « l’aède », le musicien et conteur chargé d’égayer les convives au cours des fêtes et des festins. C’est d’ailleurs en prenant la place de l’aède présent à la cour des Phéaciens qu’Ulysse prend la parole. Et, bien plus tard, au cours du massacre des prétendants, si tous les collaborateurs de ceux-ci sont également tués, le seul à avoir la vie sauve sera l’aède, qui se jettera aux pieds d’Ulysse et dira : « Écoute ce que je veux te dire : jamais, je n’ai eu d’autre maître que moi-même. Si j’ai chanté pour les prétendants, c’est parce qu’ils m’y contraignaient. N’oublie pas qu’un dieu inspire mes chants ! Ne m’égorge pas ! » Ulysse lui fera grâce, puisqu’un dieu inspire son chant et qu’il n’est au service que de ce dieu et, qu’en vérité et quelles que soient les apparences, il ne sert personne d’autre. Tel est l’art véritable, au seul service de la beauté du monde et du langage. Paul Willems, ce magnifique écrivain auquel je dois tant, me rappelait souvent ce vers d’un poème de Li Po, le grand poète chinois du XII° siècle : « Il aimait les roses et ne servait pas son maître. » Ainsi est-il essentiel de souligner que L’Odyssée, dès l’origine de notre littérature, magnifie l’art du conteur, celui-là même par lequel se transmet sous toutes ses formes la grande légende qui est la mémoire du monde : « Si jamais l’humanité perd son conteur, écrit Peter Handke, elle perd du même coup son enfance. »
Ce récit d’Ulysse, ce « récit dans le récit », il m’a semblé important de le mettre en avant dans mon adaptation. Il permettait, ce que la mise en scène a magnifiquement exploité, d’intégrer, à certains moments du spectacle, du « théâtre dans le théâtre ». Je me souviens, par exemple, que pour raconter l’épisode du Cyclope, plutôt que d’essayer de le représenter de façon réaliste, Ulysse se mettait à manipuler des figurines, ce qui produisait des effets tout à fait particuliers.
E.M. Parlons davantage, justement, de ce spectacle et de votre travail spécifique qui l’a précédé. Cette adaptation théâtrale de L’Odyssée vous a été commandée par Jules-Henri Marchant en 1996 pour Le Rideau de Bruxelles. Quelles furent les étapes à parcourir pour mener à bien pareil chantier ?
P.E. : Pour la petite histoire, la façon dont je me suis retrouvé à travailler à cette adaptation est assez amusante, parce que je me suis amicalement fait piéger, si je peux parler ainsi. Pour dire vrai, je ne m’attendais pas du tout à être embarqué dans un travail de cette envergure. Je n’avais encore écrit à l’époque qu’une ou deux pièces et, en fait d’adaptation, j’étais complètement novice. J’enseignais la littérature à l’IAD. Jules-Henri Marchant, qui était un des formateurs des étudiants de théâtre, avait entrepris de travailler avec une classe sur des passages de L’Odyssée. « Puisque tu leur parles d’Homère à ton cours, passe voir ce qu’ils font », m’avait-il dit dans un couloir. J’y suis passé. « Si tu as le temps, repasse la semaine prochaine, tu verras comment le travail a évolué. » J’y suis repassé. C’était très intéressant. Puis, après le cours : « On va prendre un verre ? » Et à peine installés : « J’ai mis L’Odyssée au programme de la saison prochaine du Rideau [il en était le directeur artistique], veux-tu faire l’adaptation ? » Et comme il me voyait à la fois surpris et hésitant, car l’offre était aussi impressionnante que le délai était court : « Décide-toi vite, les affiches doivent partir chez l’imprimeur et j’y ai déjà fait mettre ton nom. Mais si tu ne veux pas, pas de problème, il y a quelqu’un qui ne demanderait pas mieux de… » J’ai évidemment dit oui, la proposition était trop belle. Et j’ai évidemment passé les mois suivants à travailler comme un forcené. On s’est tout de suite très bien entendu. J’aimais beaucoup son travail de metteur en scène, je le connaissais bien et je crois que je m’y suis tout de suite adapté instinctivement. J’emploie volontairement ce mot adapter car tel est bien, au fond, la double tâche de l’adaptateur : adapter le texte mais, tout autant, s’adapter à l’art spécifique du metteur en scène. J’ai fait deux adaptations de Don Quichotte et deux autres du Château de Kafka. C’était chaque fois très différents, parce que le projet du metteur en scène était très différent. Mais il n’empêche que je sais que personne d’autre ne les aurait faites comme je les ai faites. Ce qui était toujours très bien avec Jules-Henri Marchant, c’est que je savais que, quel que soit le « réalisme » des scènes – et cela a été encore plus vrai par la suite avec les scènes guerrières de L’Iliade, dont le spectacle est postérieur de plusieurs années –, il ne les traiterait jamais frontalement mais de façon stylisée, toujours avec un pas de côté. En quelque sorte, en termes d’évocation plus que de représentation, ce qui provoquait toujours une mise à distance des plus intéressantes. Les personnages qu’il créait avec les acteurs n’était pas des personnages qu’on aurait simplement rencontrés dans une rue voisine ; ils étaient ces personnages-là, mais ils étaient tout autant des personnages de théâtre, de son théâtre à lui. Sans doute en est-il, d’ailleurs, toujours ainsi avec les bons metteurs en scène, qui ont leur monde à eux. Et pour L’Odyssée, il me semble qu’il a tout de suite trouvé le ton juste pour traiter ce que je lui proposais. Il a d’emblée accepté mes choix – vous imaginez combien il fallait tailler et retailler dans cet immense fleuve verbal pour produire le texte d’un spectacle qui a duré environ deux heures et demie. Je savais qu’il y aurait une quinzaine d’acteurs, donc la diversité des personnages ne posait pas de problèmes, d’autant que certains acteurs en prendraient plusieurs en charge. Je savais aussi qu’Ulysse serait joué par l’excellent Luc Vangrunderbeek, que je connaissais d’autant mieux qu’il avait joué peu de temps avant dans une de mes pièces.
Très vite, et Jules-Henri Marchant était d’ailleurs le premier à insister sur son importance, il s’est agi de privilégier la parole par rapport à l’action représentée. Le texte d’Homère est si envoûtant que c’est à lui de porter tout le spectacle, il n’était absolument pas question d’en faire un simple supplément verbal du jeu des acteurs. Ce qu’il fallait mettre au point, c’était un théâtre oratoire, dans le plus beau sens du terme. Comment voulez-vous, par exemple, « représenter » physiquement le massacre des prétendants ? Toute scène de combat, même merveilleusement exécutée, aurait paru grotesque en comparaison avec la violence qu’évoque l’épopée. Et, même si vous représentez cette violence dans une superproduction cinématographique, avec tous les effets voulus, vous ne restituerez rien, dans ce cas, de la grandeur poétique de la scène, telle que L’Odyssée la raconte et ce sera plus grotesque encore. Jules-Henri a réglé la séquence de main de maître en plaçant tous les acteurs en une sorte de chœur, les uns debout, les autres assis, et en accordant au seul récit la faculté de restituer ce passage fameux, la parole passant d’une bouche à l’autre. Un grand moment d’immobilité, après tant de mouvements scéniques auxquels on avait assisté. Les acteurs étaient éclairés frontalement et, progressivement, la lumière se faisait de plus en plus forte, jusqu’à atteindre une sorte de blanc presque éclatant que reflétait la dominante blanche, solaire, du très beau décor, très simple, de Nicolas Marchal, le fils de Jules-Henri Marchant. C’était extrêmement impressionnant et j’ai rarement ressenti une telle intensité dans l’écoute du public.
Et, comme je l’ai indiqué plus haut, le fait de mettre en évidence le récit dans le récit, ne pouvait qu’accentuer cette importance de la parole. Ulysse ne tenait pas seulement ici le rôle du héros de l’épopée, il tenait aussi, tout le temps qu’il racontait ses aventures, le rôle d’un meneur de jeu.
E.M.Une dernière question, si vous me permettez ma curiosité. Vous avez adapté un nombre déjà impressionnant de très grands textes non-théâtraux de la littérature, L’Iliade et L’Odyssée, La légende de Tristan et Yseut, Don Quichotte de Cervantès, Le Château de Kafka, Moby Dick d’Herman Melville, Madame Bovary et L’éducation sentimentale de Flaubert, pour mentionner les principaux. Quelle est l’œuvre littéraire dont vous aimeriez qu’une adaptation vous soit encore demandée ?
P. E. : Je pourrais être surpris par une demande inattendue qui me ferait découvrir une œuvre que je ne connais pas, que je connais mal ou vers laquelle je n’irais pas d’instinct. Je ne sais pas comment je réagirais, par exemple, si on me proposait d’aller voir du côté d’un Zola, par exemple. J’ai un amour immodéré pour La Chartreuse de Parme de Stendhal, mais je ne suis pas sûr que j’oserais m’y frotter, à moins qu’un metteur en scène passionné, lui aussi, par cette œuvre ne me convainque de le faire (vous vous rappelez que notre ami Jacques De Decker avait réussi une superbe adaptation de Le Rouge et le Noir pour une mise en scène d’Albert-André Lheureux, mais ce roman se prête davantage à l’exercice). Je crois que je ne refuserais certainement pas de m’attaquer aux Affinités électives de Goethe. Mon plus grand vœu, cependant, mais là il s’agirait d’une adaptation très libre, ce serait de reprendre Gilgamesh, le plus vieux récit du monde que j’évoquais plus haut. J’en ai vu une ou deux adaptations, mais jamais, me semble-t-il, elles ne cernaient vraiment en profondeur ce qui fait la beauté de cette histoire millénaire : la quête d’une vie éternelle et donc la mise à mort de la mort, si je puis risquer cette image. Et là, Gilgamesh rejoint Faust, évidemment, et, en mineure, cette sinistre variante contemporaine, qui fait perdre au thème toute dimension spirituelle et qu’on appelle la mise au point progressive de « l’homme 2.0 ». Quel sujet de spectacle que de brasser tout ça ! Mais comment l’écrire et pour qui ?
Paul Emond:
