Le cinéma peut-il encore sauver le monde ?
« Pendant deux ans, nous avons fait l’aller-retour entre Liège et Carcassonne, deux villes où le cinéma politique a trouvé refuge dans des festivals qui lui sont entièrement consacrés. Nous y avons posé à ceux qui le font ou le défendent une question dont nous redoutions la réponse. « Le cinéma peut-il encore sauver le monde ? » Costa-Gavras, Robert Guédiguian, Stéphane Brizé, Maria de Medeiros, Thierry Michel : leurs voix, comme celles de dizaines d’autres cinéastes, producteurs et journalistes, composent un état des lieux sans complaisance. Certains doutent. D’autres ont des preuves que les films peuvent changer des lois. La plupart se retrouvent dans l’image de Sisyphe. Face à la montée des autocrates, au recul climatique et à l’effritement démocratique, notre conviction reste entière : le cinéma peut continuer à armer les consciences. Mais cela suffira-t-il ? » (Philippe Reynaert et François Nagels
On ne dira jamais assez l’incandescence de la question que posent Philippe REYNAERT et Serge NAGELS, ni l’urgence qu’il y a aujourd’hui à la poser de la manière dont ils l’ont fait.

Dans le sillage de deux festivals ( «Le festival international du film politique » de Carcassonne et celui qui s’en est inspiré quatre ans plus tard à Liège, « Les rencontres internationales du film POLITIK »), dont la programmation leur a inspiré ce documentaire, Reynaert et Nagels ont décidé d’aller plus loin et de proposer au public le questionnement qui traverse la programmation annuelle de chacune des deux manifestations, désormais associées. En enregistrant les témoignages percutants d’évidence et de lucidité de quelques personnalités les plus éminemment engagées participant à ces festivals, ils nous proposent à la fois de faire le constat de l’état du monde mais aussi d’interroger chacun et chacune d’entre nous sur celui-ci. Les témoignages ainsi recueillis, déclinent ce que le journaliste d’investigation Fabrice ARFI (MEDIAPART) résume en une formule décisive lorsqu’il précise que le cinéma est le « véhicule d’une narration honnête, sincère, intègre, du réel et de l’histoire des temps présents ». Comme dans la question initiale, titre du film, le mot « cinéma » doit s’entendre au sens large et inclure la fiction et le documentaire. Ici, l’important est de raconter le monde, d’adopter un point de vue sur son récit et de placer le regard à hauteur humaine. Robert GUEDIGUIAN ne parle-t-il pas pour désigner son œuvre, de « contes » plutôt que de « films » ? Non seulement ce dernier individualise-t-il les protagonistes de son œuvre, mais aussi, soulignant ainsi la dimension singulière du cinéma projeté en salle ou dans des festivals, le public que le cinéma peut « transformer », ne fut-ce qu’un seul par projection ajoute-t-il.
Connaisseurs aguerris du cinéma, Reynaert et Nagels ne limitent pas la collecte de témoignages aux seuls réalisateurs et réalisatrices, mais l’élargissent aux producteurs et à des journalistes cinéphiles (dont ils font partie l’un et l’autre) mais aussi aux distributeurs, sans lesquels l’engagement des premiers serait vain, empêchant le public d’avoir accès aux œuvres. En choisissant le cinéma pour porter témoignage, les deux réalisateurs (et la productrice Martine BARBÉ) se placent dans l’exacte position des protagonistes de leur film-document : être diffusés envers et contre tous les obstacles pour éveiller la conscience de ce que nous observons pourtant déjà, mais de manière tellement fragmentée et immédiate que nous en sommes anesthésiés ainsi que l’évoquera le réalisateur Stéphane BRIZÉ. Qu’il s’agisse de l’écrasement des démocraties, de l’abandon programmé de la solidarité humaniste, de l’injustice sociale, de la ruine des systèmes éducatifs, de la prise de pouvoir – silencieuse, souterraine et radicale – par les milliardaires des technologies digitales, de la destruction irrémédiable des ressources de la planète, nous savons ce qu’il en est. Il s’agit maintenant « d’en raconter l’histoire » indique Henzo LEFÈVRE, mais aussi « l’Histoire de l’histoire » ajoute-t-il, soulignant ainsi l’importance de placer les récits du réel dans leur perspective historique. C’est ce que fait sans désemparer, de film en film, le cinéaste Thierry MICHEL et sa productrice Christine PIREAUX, que ce soit en « racontant » le Congo ou la sidérurgie du bassin liégeois.
On n’en finirait pas de saluer l’engagement de chacun et chacune des intervenants, la manière qu’ils ont, face à la caméra de Reynaert et Nagels, de témoigner d’une vie d’engagement, encore et encore comme à 91 ans, COSTA-GAVRAS dont, illustré par des fragments de films (« Z », « L’AVEU »), la lucidité est intacte. Mais aussi MARIA DE MEDEIROS qui, dans son film Capitaines d’avril, produit par Jacques BIDOU, nous raconte – et éveille en nous l’actualité de – la révolution des œillets. « C’est un film de guerre » nous dit-elle, en précisant qu’il fallait un regard féminin pour raconter ce coup d’état démocratique fomenté dans les casernes et mené à bien par des militaires…Comme si la réalité, inattendue et inespérée d’un retour à la démocratie au Portugal en 1974, répondait à la question de la possibilité de sauver le monde…
Lorsque vous irez voir Le cinéma peut-il encore sauver le monde, ne négligez pas de lire le générique qui est aussi un répertoire enthousiaste d’une cinémathèque (encore incomplète) dont nous avons hâte de (re)voir les films. Allez le voir dans une salle de cinéma, partager ainsi ce supplément d’âme que nourrit la présence et le partage avec un public.
La réalisation, alternant témoignages et extraits de films, reliés en commentaire par la voix off de Deborah FRANÇOIS, nous offre un instrument exceptionnel d’investigation d’un monde en perdition, mais aussi un outil de prise de conscience. Dans une interview à Cinergie Philippe REYNAERT nous y engage : « (…) la vraie responsabilité n’est pas chez les cinéastes, elle est chez les spectateurs. Les auteurs réarment notre imaginaire, mais la révolution, c’est à nous de la faire.”
Jean Jauniaux, 20 juin 2026.
La projection sera suivie d’un débat:
Débat après la projection : “Peut-on encore sauver le cinéma ?”
Avec :
Henzo Lefèvre, directeur du Festival International du Film Politique de Carcassonne, aujourd’hui en conflit frontal avec une ville passée sous administration du Rassemblement National ;
Fabrice Murgia, metteur en scène et défenseur de la cause culturelle ;
Christine Pireaux, productrice engagée ;
Martine Barbé, productrice du film ;
Serge Nagels et Philippe Reynaert, membres de l’équipe du film.
Modération : Maïté Warland
Une organisation d’Image Création.com et de Présence et Action Culturelles Liège. Avec le soutien de Cinergie.
Synopsis du film par Reynaert et Nagels:
« Pendant deux ans, nous avons fait l’aller-retour entre Liège et Carcassonne, deux villes où le cinéma politique a trouvé refuge dans des festivals qui lui sont entièrement consacrés. Nous y avons posé à ceux qui le font ou le défendent une question dont nous redoutions la réponse. « Le cinéma peut-il encore sauver le monde ? » Costa-Gavras, Robert Guédiguian, Stéphane Brizé, Maria de Medeiros, Thierry Michel : leurs voix, comme celles de dizaines d’autres cinéastes, producteurs et journalistes, composent un état des lieux sans complaisance. Certains doutent. D’autres ont des preuves que les films peuvent changer des lois. La plupart se retrouvent dans l’image de Sisyphe. Face à la montée des autocrates, au recul climatique et à l’effritement démocratique, notre conviction reste entière : le cinéma peut continuer à armer les consciences. Mais cela suffira-t-il ? »
