Voici un ouvrage qui offre plusieurs niveaux de lecture et mérite bien davantage qu’une recension qui se limiterait à l’objet de celui-ci, la biographie d’un homme dont l’Histoire a retenu le moment de basculement : Horace Van Offel fait partie des intellectuels qui, pendant l’Occupation optèrent pour une collaboration active dont le point culminant fut, pour lui, le poste de rédacteur en chef du Soir volé.

Plusieurs éléments font de ce « récit », dont le sous-titre est Histoire d’une trahison, un livre à la fois inclassable et indispensable. Il est inclassable en ceci qu’il est à la fois un récit – à l’écriture éminemment littéraire-, un essai et une biographie familiale. Ce n’est pas sans raison qu’il est publié dans la maison, Les impressions nouvelles, dirigée par un écrivain, Benoît Peeters, dont les biographies sont, dès leurs publications, devenues de ouvrages de référence. On se souvient de celles de Paul Valery, de Derrida ou encore, la plus proche de l’objet de cet article, celle de « Hergé, Fils de Tintin« .
L’éditeur connaît bien l’œuvre de celui qui signe cette Histoire d’une trahison, le cinéaste et essayiste Olivier Smolders qui n’est autre qu’un des petits-fils maternels de Horace Van Offel.
Un des intérêts et une des originalités de son approche est de s’être appuyé , au-delà de la recherche documentaire et l’exploration des sources, sur les souvenirs que lui ont confié sa mère, une tante et un oncle ayant connu celui dont il reconstitue au fil des pages ce qui a pu – sait-on jamais le vrai déclencheur des mauvais choix ? – conduire à ce point de basculement.
Ce passionnant récit biographique traversera 7 décennies, racontera – nous fera découvrir – un romancier forçat de l’écriture, vivant dans une misère matérielle dont il ne sortait qu’à force manuscrits de romans dont les revenus suffisaient à peine à nourrir une famille nombreuse (8 enfants), trouve l’inspiration de son premier roman, Une armée de pauvres, dans son engagement volontaire (nous sommes en 1891, Horace Van Offel a 15 ans !) dans les troupes de Léopold II.
Lié par contrat avec Albin Michel, l’écrivain se lance dans ces travaux forcés que constitue l’écriture de dizaines de romans, tous sombrés dans l’oubli aujourd’hui. La bibliographie donne le vertige lorsque l’on découvre dans quelles conditions elle fut composée.
Le biographe relit les livres de son aïeul, en propose pour certains une analyse de ce qui pourrait annoncer le choix célinien de sa « conversion » au national-socialisme, née sans doute lors d’un voyage en Allemagne en 1934. d’entrer en collaboration. Smolders avance une hypothèse : « la séduction d’ordre esthétique, associée à l’idée d’harmonie et de discipline, est en effet une donnée essentielle pour comprendre la fascination qu’aura exercée le nazisme sur une partie des intellectuels de cette époque. » Van Offel n’écrira-t-il pas : « (…) je n’ai pas grande qualité pour apprécier ou critiquer les doctrines nationales-socialistes. Je vois plutôt les choses en artiste, selon mon humeur du moment. ».
En retraçant les différents épisodes de la vie de son grand-père maternel, Olivier Smolders nous plonge dans ces décennies qui ont conduit celui-ci aux pires décisions. Ce portrait d’un homme finalement désespéré nous donne dans son reflet celui d’une époque de l’histoire. L’auteur dédie le livre à sa mère, la fille de celui dont l’Histoire a retenu qu’il fut pendant la deuxième guerre mondiale et l’Occupation, le rédacteur en chef du Soir volé. Olivier Smolders ne « <se sent> en aucune façon redevable des trahisons, des héroïsmes, des vertus ou des vices de <ses> ancêtres. ». Le petit-fils raconte au fil des pages la vie d’un homme « idéaliste et rêveur, lunatique et sincère, <qui> aura mené une existence pleine d’inconséquences dont, in fine, ses enfants firent les frais. ».
Bientôt devrait sortir sur les écrans de cinéma le film Le faux soir du réalisateur Michaël R. Roskam, évoquant l’un des actes de résistance les plus audacieux de la Seconde Guerre mondiale en Belgique (la publication d’une fausse édition satirique du journal Le Soir, se moquant de l’occupant allemand). Bientôt, les élections présidentielles en France risquent d’ouvrir la porte à l’extrême droite. Chine, Russie USA sont devenues des autocraties… Le livre d’Olivier Smolders vient singulièrement à point pour relire, à travers un récit édifiant et sans complaisance, comment on peut « en arriver là ».
Inculpé, en janvier 1945, de collaboration avec l’ennemi, Horace Van Offel ne fut jamais jugé : son décès en Allemagne, en octobre 1944, éteignit l’action publique. A la lecture de ce livre on ne peut manquer de s’interroger : ne constituerait-t-il pas, symboliquement les actes de ce procès qui n’eut pas lieu ? Laissant face à la complexité de l’homme et de l’époque, la question qui clôt le livre : Sait-on jamais vraiment qui nous sommes ? Un récit , comme un miroir brisé dont les éclats posés au bord du chemin sont à lire absolument en ces périodes troubles où règne la tentation des extrêmes…
Jean Jauniaux, juillet 2026.
Sur le site d’Olivier Smolders :
« On ne choisit pas ses ancêtres. Mon grand-père paternel était un notable bruxellois, avocat, patriote et catholique, vétéran bardé de médailles et de Croix avec palmes, ancien prisonnier de guerre et membre de l’armée secrète en 40-45. Mon grand-père maternel quant à lui était un écrivain fantasque, déclaré incivique à la fin de la guerre 40, auteur de nombreux romans publiés à Paris pendant des années de misère noire, parvenant tout juste à nourrir sa compagne et ses nombreux enfants. C’est son histoire que j’ai voulu raconter dans ce livre, à rebours d’une censure implicite qui voudrait qu’on ne parle plus de lui, car à la fin des années trente il se prit d’une passion pour la personnalité d’Hitler et l’idéologie nazie. Auréolé de son statut de membre de l’Académie royale de langue et littérature française, et ne cachant pas son désir de collaboration avec l’occupant, il accède en mai 1940 au poste de directeur en chef du Soir volé. Décédé lors de sa fuite en Allemagne à la fin de la guerre, Van Offel laisse derrière lui beaucoup de questions sans réponse. C’est ce mystère que mon livre cherche à dissiper, en s’appuyant sur les archives, les correspondances, les textes publiés ou inédits, les souvenirs des derniers témoins. Au-delà du côté romanesque de sa vie – je raconte les situations parfois étonnantes par lesquelles il est passé – j’ai surtout voulu raconter le parcours d’un intellectuel qui commence sa carrière par des récits humanistes et la termine en diatribes fascistes. Chercher à comprendre ce basculement ne m’a pas paru inutile en ces temps de radicalisations politiques. »
