« Le livre volé » de Jean Jauniaux…

Poursuivant note série consacrée à la collection « Théâtre » de la maison d’édition « Le Lion Z’Ailé », nous publions ici la préface du recueil de monologues qui l’inaugure: « Le livre volé », une série de monologues de Jean Jauniaux, à qui, par ailleurs a été confiée la direction littéraire de la collection. Pour évoquer cette nouvelle parution, nous publions la préface du dramaturge et écrivain Paul Emond. (Ce dernier publie dans la même collection deux récits théâtraux inspirés de « L’iIliade » et de « L’Odyssée ».

Au préalable, une brève présentation de cette série de monologues…et les différents usages auxquels ils peuvent donner lieu…

Jean Jauniaux s’en explique:

« Destinés en premier lieu à être lus, ces monologues, s’ils sont joués sur scène, nécessitent une table et une chaise comme unique décor. Chaque pièce peut faire l’objet d’un échange avec le public sur sa thématique. On y abordera ainsi la légitimité des lanceurs d’alerte, l’emprise des addictions, la passion des ateliers d’écriture, le piratage des œuvres littéraires, l’hypertrophie des ego dans le monde littéraire et bien d’autres thèmes. Ce dispositif peut s’inscrire dans le programme scolaire de philosophie, de français, d’histoire, d’étude du milieu. Il peut aussi constituer un outil d’apprentissage pour les académies et les conservatoires d’art dramatique. »

Après la nouvelle, le roman, la poésie, Jean Jauniaux retrouve la voie du théâtre…dont il avait arpenté naguère les planches notamment dans un spectacle « Molière polyglotte » conçu par le regretté Jacques De Decker dans les années 70 à l’Ecole d’Interprètes internationaux de Mons. Un enregistrement video, réalisé par Jean-Pierre Jaumot, témoigne de cette première!

Edmond Morrel

Le livre est disponible dans toutes les librairies (n’hésitez pas à le réclamer et à le commander) ou sur le site de l’éditeur

DES MONOLOGUES À INTERPRÉTER, préface de Paul Emond

Partons de la proposition que fait Jean Jauniaux en publiant ces six monologues, qu’ils soient non seulement lus, mais également joués. Partons d’elle, car, dès que nous l’avons à l’esprit, nous nous rendons compte que notre façon de les aborder devient très différente. Il ne s’agit plus seulement d’en enregistrer le contenu passivement, comme on le fait d’habitude en ouvrant un livre, mais de nous demander de quelle manière personnelle nous pouvons prendre place dans le personnage de chacun de ces six narrateurs ou narratrices, comment nous allons transformer ce personnage de papier en un être doté de notre corps et de notre voix. Et très vite alors, nous découvrons que chacun de ces textes est bien plus riche qu’il n’y paraît à première vue, il est porteur, sous son apparente simplicité, de plusieurs interprétations possibles et parfois très différentes. Telle est la grande leçon de ce qu’on appellera une lecture d’ordre théâtral, celle que pratiquent quotidiennement acteurs et metteurs en scène, et dont l’utilisation ne peut être que bénéfique, autant dans la façon dont l’enseignement peut appréhender un texte littéraire que dans la pratique de tout lecteur désireux de lire de manière approfondie. Lire dépasse alors la seule recherche de la signification de ce qu’on lit (l’horrible question stérilisante de mon lointain passé scolaire : « qu’est-ce que l’auteur a voulu dire ? »). Il me faut décider du personnage que je deviens en me l’appropriant, comment je m’en nourris, ce qu’il transforme en moi.

Regardons de plus près « Le Grand Écrivain », le premier de ces monologues. Au cours d’un festival du livre qui se tient en province, la narratrice (mais ce peut être aussi un narrateur), doit s’entretenir avec le célèbre romancier Claude Dominique (qui pourrait être tout autant une écrivaine, dit encore l’auteur, qui d’ailleurs a choisi un prénom épicène pour ce personnage). Mais Claude Dominique n’arrive pas. Il est donc nécessaire de faire patienter le public, de meubler le temps par la parole. Ce à quoi s’emploie la narratrice, jusqu’au moment où l’on apprend que l’écrivain ne viendra pas du tout. Comment, alors, faire face à la situation ? En révélant, purement et simplement, que les livres de Claude Dominique ont été rédigés par… elle-même, qu’elle est ce qu’on appelle aujourd’hui son écrivain fantôme.

Si je lis passivement ce monologue, je prendrai probablement pour argent comptant ce qui m’est raconté là. Mais si je me prépare à l’interpréter, je me poserai certainement quelques questions. Suis-je vraiment cet écrivain fantôme ou vais-je seulement essayer de le faire croire à l’assistance ? Les deux options étant bien différentes, ma façon de jouer ce monologue, selon le choix que je ferai, sera bien différente également. De même, est-ce que je crois vraiment, quand commence la séance, que l’écrivain n’a qu’un peu de retard et qu’il va se présenter d’un instant à l’autre ? Ou est-ce que je me doute, au contraire, qu’il ne viendra pas ? Deux manières encore de jouer le début du texte. Et si je devine qu’il ne viendra pas, quelle en est la raison ? Et si je pense qu’il va arriver, ai-je l’intention de le confondre devant l’assistance ou vais-je garder pour moi, parce que tel est notre pacte, le fait que je sois son scribe ? Bref, d’apparence très simple, ce monologue, dès qu’on se met à le questionner pour l’interpréter, dévoile une étonnante polysémie. Sous sa surface d’encre, que de courants en tous sens !

Le même exercice peut être fait avec les autres textes, quand bien même certains offrent un narrateur ou une narratrice aux intentions plus évidentes. Quels sentiments habitent l’animateur de l’atelier d’écriture dont il est question dans « Écrire à tout prix », quel personnage ce texte permet-il de jouer ? Quelqu’un qui se croit supérieur à ceux qui vont participer à son atelier, un animateur manifestement suffisant ? Oui, pourquoi pas. Mais peut-être, au contraire, un être qui redoute secrètement de ne pas être à la hauteur. Et ce Julien qui, dans « Addiction », vient faire part de l’emprise qu’ont sur lui les séries télé ? Est-ce pour s’en guérir qu’il cherche à participer à un groupe de parole ou surtout pour dire sa détresse d’avoir perdu son travail ? Et pourquoi dans « Détruire un livre », cet autre narrateur, forcé de se débarrasser de sa bibliothèque, débarque-t-il chez un psy ? Que cache-t-il derrière le récit dans lequel il se lance ? Passionnant est le travail d’interprétation qui nous est ainsi offert et que la mise en jeu ne pourra que développer.

On le remarquera très vite aussi et qui connaît l’œuvre de Jean Jauniaux ne s’en étonnera pas, le livre ou l’écriture occupent ici une place centrale. Autant de plaidoyers directs ou indirects – puisque du monologue le plaidoyer est la caractéristique fondamentale, que ce soit pour sa propre personne, pour une autre ou pour une cause déterminée – en faveur d’un objet et d’une activité dont on sait combien notre société de l’image et de l’immédiateté tend à faire oublier les incommensurables richesses. L’acharnement avec lequel, dans « Le Livre volé », le vieux poète russe s’efforce de retrouver, à partir d’une traduction qu’il a découverte, le texte perdu de ses poèmes dans leur langue originale en représente un témoignage aussi fort qu’émouvant. Une vie racontée est une vie sauvée, dit un vieux proverbe yiddish ; qu’un livre soit restitué à celui qui l’a écrit justifie, quant à lui, une existence qui fut des plus douloureuses. De même, la lettre adressée par un lanceur d’alerte à son persécuteur dans « La Quatrième Chaise », cette lettre qui insiste sur l’importance historique de ces héros d’un genre particulier, entend bien laisser une trace indélébile – on se demandera d’ailleurs si l’admiration pour le personnage d’Edmund Dene Morel, dénonciateur des atrocités commises par les Belges quand le Congo fut en leur possession, n’a pas décidé Jauniaux à prendre le pseudonyme d’Edmond Morrel, journaliste littéraire aujourd’hui bien connu (même si par discrétion peut-être, il a redoublé la consonne centrale).

Six monologues, oui, dont le préfacier, déjà bien trop bavard, vous convie à découvrir l’excellence et la richesse en tournant la page au plus vite…

                                                                                                                      Paul EMOND