Il est des livres dont on découvre immédiatement, en les ouvrant, en les feuilletant, en y picorant ici et là une phrase, un fragment de dessin, qu’ils engendrent comme par le miracle d’une complicité inédite, le besoin irrépressible d’y revenir. Le Manuel de savoir-vivre et mourir de Floc’h et Fromental s’inscrit dans cette catégorie, celle des « classiques ». Ces ouvrages ne s’épuisent jamais. Chaque nouvelle exploration les enrichit d’une grâce imprévue, inédite, inexpérimentée malgré l’attention apportée aux précédentes lectures.

Avec Memento Mori, que les Éditions le Dilettante viennent de publier, le lecteur se laisse guider par deux maîtres de l’inattendu et de la curiosité. L’un, l’écrivain, Fromental, décline en regard des dessins de l’autre, ce qu’il y a d’essentiel dans le destin de chacune des quarante-cinq personnalités qu’ ils ont choisies.
Ce livre constitue l’aboutissement d’un triptyque dont les deux premiers panneaux avaient vu le jour au début des années 80 : tout d’abord, 15 portraits inscrits dans un pastiche de la couverture du magazine LIFE, suivis de 15 autres sous la bannière HIGH LIFE. Ces deux « carnets », devenus des collectors, réunissaient, pour le premier Marcel Duchamp, Groucho Marx, Cole Porter, Elsa Schiaparelli, W. Somerset Maugham, Frida Kahlo, Noël Coward, Georges Simenon, Alfred Hitchcock, Harold Pinter, Yves Klein, Bob Dylan, David Hockney, Andy Warhol, Gilbert & George ; pour le deuxième : Jean Cocteau, W.C. Fields, André Malraux, Malcolm Lowry, Billie Holiday, Aldous Huxley, Dean Martin, Jack Kerouac, Judy Garland, Lenny Bruce, Elvis Presley, Timothy Leary, Charles Bukowski, Robert Crumb, William S. Burroughs.
En complétant cette double galerie d’un ultime chapitre, LIFE AFTER LIFE, les duettistes Floc’h et Fromental nous disent le destin suicidaire de quinze figures dont ils investiguent, avec la pudeur caustique que leur inspire ce que Camus désignait comme le seul « problème philosophique vraiment sérieux » , le suicide. Davantage peut-être que les personnalités des deux premiers volets, celles choisies pour celui-ci invitent plus intensément le lecteur à s’interroger sur les raisons qui ont poussé l’écrivain et le dessinateur à les distinguer. Sans doute la fascination pour leurs singularités se nourrissait-elle également de celle pour leur modus operandi. Le « comment » ont-ils mis fin à leurs jours éclaire d’une certaine façon, à rebours, le chemin qui conduit à l’acte fatal, Sylvia Plath, Marilyn Monroe, Ernest Hemingway, Virginia Woolf, Stefan Zweig, Pierre Drieu La Rochelle, Nicolas de Stael, Mark Rothko, Yukio Mishima, Diane Arbus, George Sanders, Jean Seberg, Ian Curtis, Romain Gary, Kurt Cobain.
Le sous-titre de la série LIFE AFTER LIFE propose un fil d’Ariane au lecteur entrant dans le labyrinthe funèbre, un fil qui pourrait relier la volonté de mort des quinze êtres réunis par un même destin choisi : « La lucidité ». Dans le sillage de « L’apprentissage » (LIFE) et de « L’ivresse » (HIGH LIFE), cette lucidité invoquée semble donner raison à l’exergue du Mythe de Sisyphe.
L’art de Floc’h dont nous ne dirons jamais assez la gravité, mal dissimulée sous la désinvolture et l’ironie, la tendresse malhabilement déguisée en humour, nous donne ici, en 45 variations, autant d’occasions d’admirer la justesse du trait, la vérité d’un visage, l’essentiel d’une existence, au moment où elle entre dans son ultime mise en abyme. Quant à l’écriture de Fromental, taillée comme un diamant, elle reflète et sublime en d’infinies facettes, la lumière du dessin complice.
Jean Jauniaux, mars 2026.
Nous avons interviewé à plusieurs reprises Floc’h. Sur notre chaîne YOUTUBE retrouvez l’entretien qu’il nous a accordé à la sortie de son dernier opus en date.

Sur le site de l’éditeur « Le Dilettante »:
En 1985, Floc’h donna à ses bons génies la possibilité de faire la une de LIFE en dessinant un fabuleux pastiche du légendaire magazine américain. Dans son panthéon, on croisait entre autres Bob Dylan et Andy Warhol, Georges Simenon et Noel Coward, Elsa Schiaparelli et Frida Kahlo. Préfacé par Jean-Luc Fromental, les collectionneurs s’arrachèrent l’album.
L’année suivante ce fût High Life, ou le mariage du ciel et de l’enfer. Malcolm Lowry, Judy Garland, Dean Martin, André Malraux : un aréopage maudit s’y donnaient rendez-vous pour danser au bord du gouffre, chacun sous l’influence de substances choisies.
À ces deux parutions idolâtres, s’ajoute désormais Life After Life, une galerie de dépressifs, de torturés, de suicidaires, le memento mori de l’art moderne. Souviens-toi que tu vas mourir… et efforce-toi de faire un beau cadavre !
