
Il est des jours où l’exploration poétique du monde semble s’imposer avec une exigence plus intense que d’autres. La narration du réel ne parvient plus à identifier dans les instruments du récit – qu’il soit littéraire ou journalistique, fiction de l’imaginaire ou reflet du réel- ce qui pourrait nous aider à appréhender l’agression incessante des échos sourds et sournois du monde. Par « exploration poétique » j’envisage autant l’acte créateur du poète, écrivant l’immatériel comme on sculpterait une pensée mêlée de sensible, que l’acte créateur du lecteur ouvrant l’ouvrage achevé, pour entamer, à voie et à voix lentes, le cheminement vers cet inconnu qui écrit et qui est écrit.
Cet « inconnu » est multiple. A ce moment-ci de ma vie, à cet instant-ci de l’Histoire, à cette heure-ci du jour, le poème accompagnera de quelques fragments de lumière, l’énigme de l’instant, le mystère des jours.
C’est dans un de ces instants-là, que je m’apprête à écrire la recension d’un recueil paru en avril, dont la forme, le rythme, la musique, la lumière et le titre (Les plis du mensonge) m’avaient enchanté. Je l’avais lu au moment où je le recevais, orné d’une dédicace m’invitant à le « déplier sagement », et j’avais annoté quelques pages, me promettant d’y retrouver ainsi telle ou telle sensation que je souhaitais alors faire figurer dans cet article.
Il y avait d’abord cette épigraphe du poète, sous forme d’hypothèse : Le poème est peut-être un mensonge à célébrer écrit Yves Namur, définissant ainsi, dans une phrase le chantier qu’il ne cesse depuis 1971 d’investiguer. Dans ce recueil j’identifiai ensuite l’architecture de l’ensemble, reposant, comme à la proue d’une navigation, sur des figures amies, inspirantes, irradiantes : François Cheng, Christophe Mahy, François Jacqmin, Edmond Jabès, Fernando Pessoa, Roberto Juarroz…
Est-ce à chacun de ceux-ci qu’il adresse les poèmes dont le premier vers est toujours Dis-moi quelque chose… ?
Ou alors, à ces autres destinataires qui apparaissent au fil des poèmes, une fois ceux-ci achevés, et invités à partager l’aboutissement du texte avec des formules comme « Avec… », « En pensant à… », « À… », « Pour… », « Avec un livre de… », « Un jour, avec… », « Sur une gravure de… », « devant un tableau de… », « Pour parler encore de… » ou indiquant un lieu ou une circonstance qui inspirèrent sans doute l’écriture ou qui l’entourèrent. On n’en finirait pas d’explorer ces différents interstices, donnant des pistes à l’exégèse, partageant la pensée et le lieu de la composition, plaçant la lecture dans ce lieu intime où elle va se dévoiler, se dérouler. « Dis-moi… » poète cette petite lumière, fragile et tremblante, dont le reflet et l’écho se gravent sur les parois du cœur. « Dis-moi… » poète, cet instant où tu dédies À l’inconnue, agenouillée dans le métro quelques larmes d’encre noire, <et le verbe espérer> qui dit son contraire hélas. « Dis-moi… » poète, d’où te viennent <nos doutes de papier> qui livrent à chacun de nous leurs assauts crépusculaires.
Est-ce cela le « mensonge », qui rime si bien avec « songe » ? Celui-là <Qui ne soit écrit sur aucune ardoise/ Qui virevolte/ Entre le brin d’herbe et les désirs/ De l’oiseau des volières/ Un mot épris de liberté> ? Celui-là que tu as écrit « En pensant à Oscar Wilde » ?
Jean Jauniaux Septembre 2026
Après Dis-moi quelque chose (2021) et La nuit amère (2023), Les plis du mensonge est le troisième livre de poésie d’Yves Namur aux éditions Arfuyen. Du même auteur a également paru en 2021 un Ainsi parlait Maurice Maeterlinck sur le prix Nobel belge.
Ce nouveau livre d’Yves Namur se situe dans la droite ligne de Dis-moi quelque chose, livre en quatre saisons qui commençait à l’automne et finissait à l’été. Cinq ans après, la même petite musique obsédante revient à notre oreille : « Dis-moi quelque chose / Qui soit à la limite des possibles // Là même où l’hiver soumet l’oiseau / À l’épreuve / Et fait du perce-neige // Un murmure d’au-delà ».
C’est ainsi que se relance toujours la poésie, « à la limite des possibles ». Pas de saisons cette fois, mais six parties, inaugurées chacune par une citation de grands intercesseurs : François Cheng, Christophe Mahy, François Jacqmin, Edmond Jabès, Fernando Pessoa et Roberto Juarroz. Jusqu’au dernier poème : « Dis-moi quelque chose / À faire mentir la simple réalité // Que la pluie soit plus que de la pluie/ Qu’il en soit de même / Avec l’attente la graine de pavot // Et la mort cerclée » Comme s’il était une réalité plus puissante qui puisse faire mentir celle qui nous est donnée.
Car il y a eu entretemps cet autre poème : « Dis-moi quelque chose / Qui soit comme un poème supportant // L’Insupportable la foudre / Des déluges de mots mais aussi / Les dagues de la mort // Un poème inclassable ». Telle est la foi incoercible du poète dans son verbe, aussi humble et profane soit-il, qu’il puisse supporter l’Insupportable et désarmer la mort.
