Le roman d’amour mis en abyme : « Le Roman du mariage » de Jeffrey Eugenides

LE ROMAN D’AMOUR MIS EN ABYME

Un roman, c’est avant tout un ensorcellement, il inspire l’envie, s’il est copieux, qu’il ne s’arrête jamais, qu’il nous captive non pas par son sens du suspense, mais par ce qu’il a à nous dire de nous-mêmes, de nos démêlés avec la famille, l’amour, l’angoisse, l’au-delà, pour ne citer que ces quatre pôles. Comme les attitudes à l’égard de ces différents défis à la sensibilité et à l’intelligence diffèrent d’époque en époque, les romans, par la force des choses, deviennent avec le temps d’inappréciables témoins d’un air du temps, des machines à remonter les époques, à ne pas les aborder de haut, mais de plein pied avec ceux qui nous ont précédés dans cette vallée de larmes qui peut aussi, soyons justes, prendre des allures de fête.

Mais quels livres remplissent vraiment ce contrat, peuvent nous transporter comme « La comédie humaine », « Les grandes espérances », « Guerre et paix » ? Nous faire croire que le moule n’est pas cassé ? Ils ne se bousculent pas, raison de plus pour célébrer la traduction française qui ne suit que de deux ans la version originale du troisième roman de Jeffrey Eugenides, « Le roman du mariage » qu’il a lui-même intitulé « The Mariage Plot ». Le livre ne passe pas inaperçu, son succès va grandissant, le bouche-à-oreille court comme le furet pour proclamer ses mérites et ce n’est que justice. Evangenides parle effectivement de la famille, de l’amour, de l’angoisse et de l’au-delà. Vaste programme qu’il défie avec une maestria aussi lucide que divertissante.
Eugenides ne fait pas dans la surproduction. Ce quinquagénaire a débuté il y a vingt ans, après quelques nouvelles publiées ici ou là, avec un premier roman « Virgin Suicides », qui doit surtout sa réputation de ce côté de l’Atlantique au film émouvant et fascinant qu’en a tiré Sofia Coppola, dont on sait qu’elle est la digne fille de son père. Vint ensuite, dix ans plus tard, « Middlesex » qui lui a valu le très convoité prix Pulitzer, avant que l’auteur ne nous fasse patienter une fois encore dix ans avant de publier ce « Roman du mariage » qui va le situer, de par le monde, au premier rang des lettres américaines, puisqu’il est né à Detroit, dans le Michigan, en 1960.

C’est un rythme de production à la Flaubert, et il partage avec l’auteur de « L’éducation sentimentale » un souci documentaire des plus scrupuleux et une attention au style d’une acuité hors du commun. Son dernier roman est d’ailleurs une éducation sentimentale aussi, mais qui ne se concentre pas sur un unique Frédéric Moreau, mais a trois protagonistes, une jeune femme et deux jeunes gens, la jolie Madeleine, le déprimé Leonard et le mystique Mitchell. Les deux garçons sont épris de Madeleine, qui préfère le déprimé au mystique. La situation n’a rien d’exceptionnel, elle est même un passage obligé des lettres anglaises notamment. Madeleine est la première à le savoir, puisqu’à l’université Brown où ils se rencontrent tous les trois, elle prépare une thèse sur les romans du mariage de l’âge classique, ceux que l’on doit à Jane Austen et à George Eliot. Elle aborde donc la question avec un grand bagage culturel, qui permet d’ailleurs à l’auteur de placer en exergue à son livre la célèbre phrase de La Rochefoucauld « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient pas entendu parler de l’amour ».

A ceci près que l’action se déroule au début des années 80, et que Madeleine, vu qu’elle a des professeurs branchés, aborde sa matière de prédilection à la lumière des « French thinkers » qui faisaient fureur outre-Atlantique à l’époque, Roland Barthes et Jacques Derrida en tête. Une des premières scènes que se font Madeleine et Leonard consiste d’ailleurs à se renvoyer « Fragments du discours amoureux » à la tête. Mais pas de quoi s’inquiéter : « The Marriage Plot » traite de la nouvelle critique comme Molière traitait des précieuses ridicules, mais avec infiniment plus de raffinement, de pénétration psychologique, d’humour et de mélancolie. »

Jacques De Decker

Les « Marges » s’enchaînent sur quelques mesures de l’allegro moderato alla fuga de la Sonate n°2 de Nicolas Bacri interprété par Eliane Reyes. Ce morceau est extrait du récent CD enregistré chez NAXOS des « Oeuvres pour piano de Nicolas Bacri » interprétées par Eliane Reyes

Le disque réunit les oeuvres suivantes :
Prélude et fugue, Op. 91
Sonate n° 2
Suite baroque n°1
Arioso baroccp e fuga monodica a due voci
Deux esquisses lyriques, Op. 13
Petit prélude
L’enfance de l’art, Op 69
Petites variations sur un thème dodécaphonique, Op 69

Référence : NAXOS 8.572530