{"id":567,"date":"2015-03-20T09:55:52","date_gmt":"2015-03-20T08:55:52","guid":{"rendered":"http:\/\/edmondmorrel.be\/?p=567"},"modified":"2020-07-14T09:58:28","modified_gmt":"2020-07-14T07:58:28","slug":"le-ventre-de-la-baleine-de-jacques-de-decker","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/edmondmorrel.be\/?p=567","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Le ventre de la baleine\u00a0\u00bb de Jacques De decker"},"content":{"rendered":"\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Ecoutez Jacques De Decker au micro d\u2019Edmond Morrel<\/h4>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed-spotify wp-block-embed is-type-rich is-provider-spotify wp-embed-aspect-21-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" width=\"100%\" height=\"232\" allowtransparency=\"true\" frameborder=\"0\" allow=\"encrypted-media\" title=\"Spotify Embed: &quot;Le ventre de la baleine&quot; de Jacques De Decker\" src=\"https:\/\/open.spotify.com\/embed-podcast\/episode\/5OylgmLObJPCimVOV5QwKS\"><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La r\u00e9-\u00e9dition de ce livre paru initialement en 1996 lui restitue \u00e0 la fois son identit\u00e9 et sa fonction romanesques.<br>Inspir\u00e9 par l\u2019assassinat d\u2019Andr\u00e9 Cools, qui avait boulevers\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 et la vie politique belges en 1991, ce livre avait \u00e9t\u00e9 per\u00e7u \u00e0 l\u2019\u00e9poque comme un roman \u00e0 cl\u00e9s, un r\u00e9cit de circonstance.<br>Le relire aujourd\u2019hui permet de v\u00e9rifier qu\u2019il n\u2019en \u00e9tait rien. Le roman se d\u00e9ploie dans sa vraie dimension litt\u00e9raire&nbsp;: les personnages deviennent des arch\u00e9types, les lieux n\u2019ont plus de g\u00e9ographie identifi\u00e9e (\u00e0 aucun moment la \u00ab\u00a0Belgique\u00a0\u00bb n\u2019est mentionn\u00e9e), les enjeux sociaux et psychologiques deviennent de v\u00e9ritables destins humains, dans toute leur complexit\u00e9, l\u2019\u00e9criture d\u00e9clenche l\u2019\u00e9motion onirique et esth\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le lecteur d\u2019aujourd\u2019hui se retrouve confront\u00e9 \u00e0 des th\u00e9matiques universelles, celles que seule la litt\u00e9rature peut prendre \u00e0 bras le corps, et qui nous aide \u00e0 lire le monde dans lequel nous sommes aussi bien que l\u2019Histoire que nous avons travers\u00e9. L\u2019utopie fracass\u00e9e de l\u2019engagement politique du socialiste Arille Cousin, l\u2019illusion de l\u2019ambition carri\u00e9riste qui d\u00e9truit la vraie vocation &#8211; \u00eatre \u00e9crivain &#8211; de Renaud Dewaele, l\u2019omnipr\u00e9sence de la mort dans la vie, comme des t\u00e9n\u00e8bres dans la lumi\u00e8re&#8230;sont autant de th\u00e8mes que \u00ab\u00a0Le ventre de la baleine\u00a0\u00bb \u00e9veille chez le lecteur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La litt\u00e9rature, comme un couteau qui \u00e9visc\u00e8re la v\u00e9rit\u00e9 des \u00eatres et la r\u00e9alit\u00e9 du monde&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous avons rencontr\u00e9 Jacques De Decker et lui avons demand\u00e9 ce que lui inspire cette nouvelle \u00e9dition de son roman.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Edmond Morrel \u00e0 Bruxelles le 19 mars 2015<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"http:\/\/weyrich-edition.be\/ventre_baleine#.VQvfarqImpc\" rel=\"noreferrer noopener\" target=\"_blank\">Sur le site des Editions Weyrich&nbsp;:<\/a>&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00ab\u00a0Li\u00e8ge, juillet 1991, un ministre d\u2019\u00c9tat g\u00eet \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa voiture, abattu par deux tueurs \u00e0 gages. Mais qui a vraiment tu\u00e9 ce grand leader politique&nbsp;?<br>Le Ventre de la baleine raconte une histoire que chacun croit conna\u00eetre depuis l\u2019assassinat d\u2019Andr\u00e9 Cools, celle d\u2019Arille Cousin, son double romanesque. Il y a les questions du monde judiciaire et des m\u00e9dias, mais aussi les v\u00e9rit\u00e9s des hommes et des femmes qui ont c\u00f4toy\u00e9 et aim\u00e9 la victime. Ou qui l\u2019ont trahie\u2026<br>Le romancier n\u2019aborde forc\u00e9ment pas la r\u00e9alit\u00e9 comme le ferait le journaliste, le politologue ou l\u2019historien. Une g\u00e9n\u00e9ration apr\u00e8s les faits, ce roman \u00e0 cl\u00e9s, riche de regards multiples, propose au lecteur contemporain le portrait d\u2019une Wallonie du si\u00e8cle pass\u00e9, pas si lointaine que \u00e7a. \u00ab\u00a0<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Extrait de \u00ab\u00a0La Facult\u00e9 des Lettres\u00a0\u00bb , Jean Jauniaux, Editions du Banc d\u2019Arguin, Paris, 2010<br><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab\u00a0<em>M\u00eame s\u2019il est le plus dat\u00e9 dans l\u2019Histoire politique de la Belgique et dans l\u2019histoire priv\u00e9e de l\u2019\u00e9crivain, \u00ab&nbsp;Le ventre de la baleine&nbsp;\u00bb est le plus intemporel des romans de Jacques De Decker. Il s\u2019inspire d\u2019un fait divers tragique dont une premi\u00e8re lecture du roman donne l\u2019impression d\u2019un ouvrage \u00ab&nbsp;\u00e0 cl\u00e9s&nbsp;\u00bb&nbsp;: les personnages centraux de la fiction ressemble \u00e0 leurs originaux de fa\u00e7on explicite, \u00e0 la fa\u00e7on des croquis r\u00e9alis\u00e9s par les dessinateurs, seuls admis, lors de proc\u00e8s d\u2019assises.<br>La Belgique des ann\u00e9es 90 s\u2019est r\u00e9veill\u00e9e le 18 juillet 1991 en apprenant l\u2019assassinat sauvage d\u2019un Ministre d\u2019Etat, une figure historique de la vie politique belge, pr\u00e9sident du parti socialiste&nbsp;: Andr\u00e9 Cools, surnomm\u00e9 \u00ab&nbsp;Le ma\u00eetre de Fl\u00e9malle&nbsp;\u00bb. Cette nouvelle propagea ses ondes de choc dans toutes les strates de la soci\u00e9t\u00e9, non seulement \u00e0 cause de la fonction \u00e9minente de la victime, mais aussi parce que la sauvagerie de cet assassinat donnait \u00e0 celui-ci toutes les apparences d\u2019une ex\u00e9cution maffieuse&nbsp;: Andr\u00e9 Cools, qui s\u2019appr\u00eatait \u00e0 monter dans sa voiture sur le parking de l\u2019immeuble qu\u2019il habitait a \u00e9t\u00e9 abattu \u00e0 bout portant par des hommes plac\u00e9s en embuscade. Sa compagne a \u00e9t\u00e9 bless\u00e9e dans la fusillade. Dans le roman, Andr\u00e9 Cools est devenu Arille Cousin, sa compagne, Th\u00e9r\u00e8se. Dans l\u2019entourage d\u2019Andr\u00e9 Cools, une figure marquante accompagne le \u00ab&nbsp;baron&nbsp;\u00bb dans la vie politique&nbsp;: Alain van der Biest, intellectuel et \u00e9crivain, il est le \u00ab&nbsp;dauphin&nbsp;\u00bb de Cools. Dans le roman il s\u2019appelle Renaud Dewael. Ce ne sont ici que des \u00e9chantillons, les plus \u00e9vidents et les plus importants, des cl\u00e9s qui permettent une premi\u00e8re lecture du roman&nbsp;: un bouleversement cataclysmique de la vie politique inspire au romancier une tentative de \u00ab&nbsp;lire&nbsp;\u00bb ce qui s\u2019est pass\u00e9 en l\u2019\u00e9crivant.<br>M\u00eame si nous nous sommes tenus \u00e0 l\u2019exigence de Jacques De Decker de dissocier son \u0153uvre de sa biographie personnelle, \u00e9voquer \u00ab&nbsp;Le ventre de la baleine&nbsp;\u00bb ne peut se faire sans pr\u00e9ciser que l\u2019\u00e9criture de ce roman survient apr\u00e8s un tr\u00e8s grave accident de sant\u00e9 qui faillit co\u00fbter la vie au romancier. Pour, malgr\u00e9 tout, rendre compte de l\u2019\u00e9pisode priv\u00e9, nous avons extrait du discours de r\u00e9ception \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie ce que Jean Tordeur en a dit, s\u2019adressant en s\u00e9ance publique au nouvel acad\u00e9micien&nbsp;: \u00ab&nbsp;Un jour de l\u2019automne 1994, cette merveilleuse horlogerie \u00e0 laquelle vous faites songer s\u2019est dramatiquement enray\u00e9e. Vous avez \u00e9t\u00e9 en quasi arr\u00eat cardiaque pendant dix-huit minutes. L\u2019inqui\u00e9tude la plus vive s\u2019est r\u00e9pandue parmi vos tr\u00e8s nombreux amis, comme une tra\u00een\u00e9e de poudre. Un espoir, peu \u00e0 peu, s\u2019est fait jour, et vous avez pu \u00e9crire ceci&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis un survivant. Cela change la perspective.&nbsp;\u00bb. Le roman qui na\u00eet dans cette \u00ab&nbsp;nouvelle perspective&nbsp;\u00bb portera le titre, si maternel, du \u00ab&nbsp;Ventre de la baleine&nbsp;\u00bb.<br>Rien n\u2019est innocent dans ce livre. Il parut dans l\u2019\u00e9dition originale54 sous une couverture55 repr\u00e9sentant le d\u00f4me du Palais de Justice de Bruxelles, dans un ciel travers\u00e9 d\u2019\u00e9charpes sid\u00e9rales d\u2019un lever de jour, dont le rouge et le jaune font penser \u00e0 un incendie ou \u00e0 des traces de coups de feu. Il s\u2019ouvre par l\u2019exergue de deux auteurs<br>54 Editions Labor, Collection \u00ab&nbsp;P\u00e9riples&nbsp;\u00bb, Bruxelles, 1996 55 sign\u00e9e Marcel Siraut<br>\ufffc68<br>belges, Pierre Mertens56 et Hugo Claus57, cit\u00e9s respectivement en fran\u00e7ais et en flamand. Il est d\u00e9di\u00e9, de fa\u00e7on pluri-s\u00e9mantique, \u00ab&nbsp;A mon fr\u00e8re&nbsp;\u00bb, formule qui englobe \u00e0 la fois le fr\u00e8re du romancier, Armand De Decker58, mais qui englobe aussi une fraternit\u00e9 plus large. Le roman est publi\u00e9 dans une collection, \u00ab&nbsp;P\u00e9riples&nbsp;\u00bb, qui s\u2019annonce ainsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;Une collection d\u2019in\u00e9dits qui prennent notre \u00e9poque formidable au pied de la lettre. Parce que l\u2019imaginaire peut y faire office de r\u00e9v\u00e9lateur des plus utiles. Quand les autres cl\u00e9s ont d\u00e9clar\u00e9 forfait, il reste le romanesque, sous toutes les latitudes, pour forcer quelques verrous de notre aujourd\u2019hui probl\u00e9matique. Quitte \u00e0 rendre les questions plus br\u00fblantes encore.&nbsp;\u00bb.<br>La signature du roman porte deux dates&nbsp;: \u00ab&nbsp;21 juillet 93- Carnaval 96&nbsp;\u00bb. Rien n\u2019est d\u00e9pourvu de symbolique. Le 21 juillet est la date de la f\u00eate nationale belge, le \u00ab&nbsp;carnaval&nbsp;\u00bb repr\u00e9sente le retour \u00e0 la vie apr\u00e8s le car\u00eame, la renaissance apr\u00e8s l\u2019agonie. Entre ces deux dates, deux \u00e9v\u00e9nements ont surgi, transformant le r\u00e9el et l\u2019imaginaire qui nourrissent ce roman&nbsp;: \u00e0 l\u2019automne 1994, le romancier est terrass\u00e9 par un accident cardio-vasculaire qui le plongera dans un no man\u2019s land, entre vie et mort, pendant d\u2019interminables minutes&nbsp;; en \u00e9t\u00e9 1991, Andr\u00e9 Cools est assassin\u00e9.<br>Au moment de la parution, la perception premi\u00e8re du roman s\u2019est-elle inscrite dans une lecture actuelle du livre. Pour ceux qui connaissaient, dans la proximit\u00e9 familiale, fraternelle ou amicale, Jacques De Decker, la pr\u00e9sence de la mort, sa menace, sa pr\u00e9gnance se trouvent \u00e0 l\u2019\u00e9vidence dans ce roman de la gravit\u00e9. Pour le public, le romancier, dont on sait l\u2019engagement dans toutes les questions qui mobilisent la soci\u00e9t\u00e9 belge, ne pouvait pas ne pas \u00e9crire, un roman&nbsp;? une pi\u00e8ce&nbsp;? un \u00e9ditorial&nbsp;?, sur ce bouleversement du paysage paisible de la Belgique, constamment divis\u00e9e, mais toujours consensuelle.<br>Qu\u2019en est-il pr\u00e8s de quinze ans plus tard au moment o\u00f9 nous \u00e9crivons ces lignes&nbsp;? Que nous disent encore ces \u00e9pisodes tragiques&nbsp;? L\u2019enqu\u00eate concernant les commanditaires de l\u2019assassinat d\u2019Andr\u00e9 Cools est achev\u00e9e. Le suicide d\u2019Alain van der Biest a \u00e9teint l\u2019action de la justice. Les proches et la famille de l\u2019homme politique sont retourn\u00e9s vers les pages anonymes de leurs vies ou, comme c\u2019est le cas pour son fils, vers la vie politique.<br>Il reste un roman, qui a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre un roman \u00e0 cl\u00e9s pour devenir une \u0153uvre litt\u00e9raire \u00e0 part enti\u00e8re. Les \u00e9v\u00e9nements sur lesquels il prend appui ont rejoint \u00e0 pr\u00e9sent l\u2019espace pour lequel ils ont \u00e9t\u00e9 narr\u00e9s&nbsp;: le romanesque. Avec leur cort\u00e8ge de protagonistes, avec les interrogations qu\u2019ils \u00e9veillent en eux d\u2019abord, puis chez le lecteur, ce sont des questions d\u2019essence qu\u2019ils soul\u00e8vent, et non plus de circonstance.<br>La premi\u00e8re de celles-ci s\u2019\u00e9claire \u00e0 n\u2019en pas douter \u00e0 la lueur de la mort, th\u00e8me central du roman ou, au moins, th\u00e8me \u00e0 partir duquel une lecture d\u00e9voile des interrogations essentielles.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un chapitre du livre nous donne quelques cl\u00e9s. Il r\u00e9unit Arille et sa compagne Th\u00e9r\u00e8se, autour du petit d\u00e9jeuner dans leur appartement. Situ\u00e9 peu avant l\u2019assassinat de l\u2019homme politique, il est fait exclusivement de dialogues \u00e0 l\u2019exclusion de deux paragraphes courts, que l\u2019on pourrait assimiler \u00e0 des didascalies. Cette pr\u00e9pond\u00e9rance du dialogue chez un romancier p\u00e9tri de th\u00e9\u00e2tre indique l\u2019importance qu\u2019il attache \u00e0 ce chapitre-ci. Comme dans beaucoup de ses pi\u00e8ces originales, la sc\u00e8ne r\u00e9unit deux personnages, le d\u00e9cor est neutre, quotidien. L\u2019essentiel est dans l\u2019\u00e9change. Le point de d\u00e9part est faussement anecdotique, et annonce en quelque sorte les circonstances de l\u2019assassinat \u00e0 venir et le retentissement m\u00e9diatique qu\u2019il va engendrer&nbsp;: qui des deux va aller chercher le journal dans la bo\u00eete \u00e0 lettres du rez-de- chauss\u00e9e de l\u2019immeuble&nbsp;? La mort est \u00e9voqu\u00e9e au d\u00e9tour d\u2019une allusion \u00e0 la diff\u00e9rence d\u2019\u00e2ge entre Th\u00e9r\u00e8se et Arille. La perception diff\u00e9rente que chacun d\u2019eux a de la mort est intimement li\u00e9e \u00e0 leur v\u00e9cu.<br>Pour Th\u00e9r\u00e8se, la mort est en quelque sorte une repr\u00e9sentation de l\u2019esprit, une notion immat\u00e9rielle exprim\u00e9e dans l\u2019art. Elle l\u2019associe \u00e0 l\u2019air de Schubert, \u00ab&nbsp;La jeune fille et la mort&nbsp;\u00bb, qu\u2019elle interpr\u00e9tait le soir o\u00f9 ils se sont rencontr\u00e9s et aim\u00e9s. Pour Arille, la mort s\u2019inscrit dans la r\u00e9alit\u00e9, dans la proximit\u00e9. Elle semble avoir appartenu de tout temps \u00e0 sa vie, au point de l\u2019obs\u00e9der. Il cherche \u00e0 l\u2019esquiver. Ne dit-il pas&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je cherchais par tous les moyens \u00e0 oublier cette fatalit\u00e9 en m\u2019immergeant dans l\u2019action et le fleuve des \u00e9v\u00e9nements.&nbsp;\u00bb . La mort est aussi pr\u00e9sent\u00e9e comme une sorte de lien, de relais entre l\u2019enfance et la vieillesse. Arille a cette formule, qui contient tout le roman, pour d\u00e9crire ce cheminement&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous ne cherchons jamais rien d\u2019autre, nous, les hommes, qu\u2019une femme qui nous guide vers la mort, et qui soit le relais de celle qui nous a jet\u00e9s dans la vie.&nbsp;\u00bb. Ce constat semble avoir guid\u00e9 l\u2019\u00e9criture du roman.<br>La pierre angulaire de celui-ci est la figure de Arille Cousin. Jacques De Decker a b\u00e2ti son roman \u00e0 partir du destin de cet homme politique autour duquel gravitent tous les protagonistes et se construisent tous les d\u00e9veloppements du r\u00e9cit. Arille Cousin s\u2019inscrit dans une lign\u00e9e de personnages romanesques appel\u00e9s \u00e0 devenir des arch\u00e9types. Arille agit comme un aimant&nbsp;: il attire \u00e0 lui par ce charisme dont le romancier rend compte dans chacune des \u00e9tapes de son existence.<br>Le romancier nous invite \u00e0 suivre \u00ab&nbsp;le fleuve des \u00e9v\u00e9nements&nbsp;\u00bb qui a port\u00e9 son personnage, en partant de la source, de ce qui l\u2019a nourri, avec une lumi\u00e8re particuli\u00e8re projet\u00e9e sur la figure de la m\u00e8re. Le roman trouve-l\u00e0 une autre dimension, une autre coh\u00e9rence&nbsp;: la m\u00e8re est \u00ab&nbsp;celle qui nous a jet\u00e9s dans la vie&nbsp;\u00bb disait Arille en reliant la naissance et la mort en deux figures de femmes, sa m\u00e8re au moment de na\u00eetre et sa compagne au moment de mourir. La maternit\u00e9 c\u2019est aussi pour Arille, l\u2019apprentissage de l\u2019engagement, dans ce qu\u2019il a de pur, de g\u00e9n\u00e9reux, d\u2019incorruptible ou plut\u00f4t, d\u2019incorrompu. La femme qui donne la vie, lui donne en m\u00eame temps l\u2019exigence du combat syndical, de la solidarit\u00e9 et des conqu\u00eates sociales. On pense, en lisant le portrait de cette m\u00e8re, \u00e0 celle du \u00ab&nbsp;Premier Homme&nbsp;\u00bb.<br>Les figures f\u00e9minines sont aussi des images de vie, de sensualit\u00e9. Depuis la premi\u00e8re femme, sa m\u00e8re (Arille situait sa conception \u00ab&nbsp;dans une arri\u00e8re-salle d\u2019auberge, au centre de son village, devenue le si\u00e8ge de la section locale. Il imaginait bien son p\u00e8re et sa m\u00e8re, un soir de bal du premier mai, abandonnant les flonflons de la f\u00eate, quittant la piste de danse, et s\u2019\u00e9treignant follement parmi les f\u00fbts et les caissons de bi\u00e8res, en une grande d\u00e9pense d\u2019amour qui le pr\u00e9figurait.&nbsp;\u00bb).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Les personnages que le romancier disposera au fil du r\u00e9cit s\u2019\u00e9criront tous en fonction d\u2019Arille. Ils nous donnent la grille de lecture de ce roman, sorti de l\u2019actualit\u00e9 qui l\u2019a inspir\u00e9, en le restituant \u00e0 sa juste place dans la litt\u00e9rature.<br>On pourrait y voir aujourd\u2019hui ce qui fait de la litt\u00e9rature un irrempla\u00e7able instrument d\u2019investigation de la nature humaine et de son inscription dans la communaut\u00e9. Le roman en particulier, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 la mani\u00e8re dont Jacques De Decker aborde cette \u00e9criture, permet d\u2019entrelacer la r\u00e9alit\u00e9 et la fiction. La premi\u00e8re nourrissant la seconde, mais s\u2019\u00e9clairant de la lumi\u00e8re de celle-ci.<br>\u00ab&nbsp;Le ventre de la baleine&nbsp;\u00bb illustre ce processus de va et vient. Suivant notre postulat \u2013 les personnages nous guident dans la compr\u00e9hension de l\u2019architecture g\u00e9n\u00e9rale du roman- , nous retrouvons dans chacun des personnages les traits qui nous d\u00e9voilent ce qu\u2019ils sont et ce qu\u2019ils repr\u00e9sentent.<br>Arille Cousin est une utopie fracass\u00e9e. Au-del\u00e0 de l\u2019homme politique assassin\u00e9, c\u2019est toute l\u2019organisation morale d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui s\u2019effondre, mais surtout sa capacit\u00e9 de dialectique. Il n\u2019est pas anodin que le roman soit construit sur des dialogues entre les protagonistes lorsque le romancier veut aller \u00e0 ce qui lui semble essentiel. Nous avons vu comment la th\u00e9matique de la mort est abord\u00e9e dans l\u2019\u00e9change entre Th\u00e9r\u00e8se et Arille. La forme dialogu\u00e9e non seulement v\u00e9hicule le propos, mais elle est elle-m\u00eame signifiante. Le d\u00e9bat est la seule expression de la complexit\u00e9, c\u2019est \u00e0 dire de l\u2019humanit\u00e9. Il suffit qu\u2019une balle de revolver vienne an\u00e9antir la parole pour que, aussit\u00f4t, la barbarie s\u2019installe.<br>Th\u00e9r\u00e8se repr\u00e9sente une autre voie&nbsp;: celle de l\u2019art. Elle en incarne la forme la plus universelle, la musique. Elle est aussi celle dont le destin n\u2019aurait pas d\u00fb la placer sur le chemin de celui qui deviendra son amant, puis son compagnon. En cela, la musique \u2013 l\u2019art- devient une forme de gr\u00e2ce, celle qui peut r\u00e9concilier des contraires, qui marier l\u2019eau et le feu.\u00a0\u00bb<\/em><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ecoutez Jacques De Decker au micro d\u2019Edmond Morrel La r\u00e9-\u00e9dition de ce livre paru initialement en 1996 lui restitue \u00e0&nbsp;[&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":565,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-567","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-litterature-dici","post-item clearfix"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/567","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=567"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/567\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":571,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/567\/revisions\/571"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/565"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=567"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=567"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=567"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}