{"id":5580,"date":"2025-08-08T19:48:46","date_gmt":"2025-08-08T17:48:46","guid":{"rendered":"https:\/\/edmondmorrel.be\/?p=5580"},"modified":"2025-09-06T14:58:30","modified_gmt":"2025-09-06T12:58:30","slug":"oscar-wilde-et-lobsession-de-la-beaute-le-dernier-opus-de-frank-pierobon-paru-aux-editions-vrin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/edmondmorrel.be\/?p=5580","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Oscar Wilde et l\u2019obsession de la beaut\u00e9\u00a0\u00bb : le dernier opus de Frank Pierobon paru aux Editions Vrin."},"content":{"rendered":"\n<p><mark style=\"background-color: rgba(0, 0, 0, 0);\" class=\"has-inline-color\"><strong><em><font color=\"#831010\">Romain Janclaes publie ici sa premi\u00e8re interview dans \u00ab\u00a0L&rsquo;ivresse des livres\u00a0\u00bb, un long entretien que lui accord\u00e9 le philosophe Frank Pierobon \u00e0 l&rsquo;occasion de la parution aux Editions Vrin de son dernier essai consacr\u00e9 \u00e0 <\/font><a href=\"https:\/\/www.vrin.fr\/livre\/9782711632077\/oscar-wilde-ou-lobsession-de-la-beaute\">\u00ab\u00a0Oscar Wilde ou l&rsquo;obsession de la beaut\u00e9\u00a0\u00bb<font color=\"#831010\">.<\/font><\/a><font color=\"#831010\"> Le philosophe avait d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9 \u00e0 la m\u00eame <span style=\"caret-color: rgb(131, 16, 16);\">enseigne<\/span> un \u00ab\u00a0Kant et les math\u00e9matiques\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Le sympt\u00f4me Avatar\u00a0\u00bb.  Nous avions d\u00e9j\u00e0 eu l&rsquo;occasion de l&rsquo;interviewer \u00e0 diff\u00e9rentes reprises. Tous ces entretiens sont toujours disponibles \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute sur notre site, comme celui consacr\u00e9 \u00e0 <a href=\"https:\/\/www.espace-livres.be\/spip.php?article497\">\u00ab\u00a0Salom\u00e9 ou la trag\u00e9die du regard\u00a0\u00bb<\/a> . (Jean Jauniaux)<\/font><\/em><\/strong><\/mark><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignright size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"316\" height=\"463\" src=\"https:\/\/edmondmorrel.be\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Capture-decran-2025-08-08-a-19.44.43.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-5581\" srcset=\"https:\/\/edmondmorrel.be\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Capture-decran-2025-08-08-a-19.44.43.png 316w, https:\/\/edmondmorrel.be\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Capture-decran-2025-08-08-a-19.44.43-205x300.png 205w, https:\/\/edmondmorrel.be\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/Capture-decran-2025-08-08-a-19.44.43-200x293.png 200w\" sizes=\"auto, (max-width: 316px) 100vw, 316px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><strong>Romain Janclaes (RJ)&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong>Qu\u2019est-ce quoi vous a pouss\u00e9 \u00e0 \u00e9crire sur Wilde et sur son propre ouvrage, le&nbsp;<em>Portrait de Dorian Gray&nbsp;<\/em>?&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Frank Pierobon (FP)&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong>C\u2019est une histoire amusante&nbsp;: en fait, il y a plus de vingt ans, j\u2019avais beaucoup travaill\u00e9 sur la&nbsp;<em>Po\u00e9tique<\/em>&nbsp;d\u2019Aristote. Ce trait\u00e9 examine au fond comment faire la plus belle des trag\u00e9dies et ne propose pas l\u2019analyse de l\u2019essence de la trag\u00e9die en g\u00e9n\u00e9ral ou de la&nbsp;<em>quidditas&nbsp;<\/em>proprement tragique. Comme on le sait bien, la&nbsp;<em>Po\u00e9tique&nbsp;<\/em>a eu une influence \u00e9norme sur toute la litt\u00e9rature occidentale et j\u2019en avais propos\u00e9 une interpr\u00e9tation assez novatrice dans un livre paru aux \u00c9ditions du Cerf en 2009,&nbsp;<em>L\u2019humanit\u00e9 tragique,&nbsp;<\/em>un gros pav\u00e9. Et je m\u2019\u00e9tais dit alors que si vraiment j\u2019avais compris quelque chose \u00e0 Aristote, je devais pouvoir appliquer ma grille d\u2019analyse \u00e0 une trag\u00e9die qui ne soit pas n\u00e9cessairement grecque du temps d\u2019Aristote&nbsp;parce que cela aurait \u00e9t\u00e9 \u00ab&nbsp;ton sur ton&nbsp;\u00bb dans la mesure o\u00f9 Aristote prend lui-m\u00eame beaucoup d\u2019exemples chez Sophocle (\u0152dipe-Roi). Il me fallait identifier une pr\u00e9tendue trag\u00e9die bien plus r\u00e9cente et moderne pour la diss\u00e9quer et pour \u00e9prouver la valeur de ma th\u00e9orie de la&nbsp;<em>catharsis&nbsp;<\/em>aristot\u00e9licienne\u2026 Mon choix est tomb\u00e9&nbsp;sur la&nbsp;<em>Salom\u00e9<\/em>&nbsp;d\u2019Oscar Wilde dont j\u2019avais gard\u00e9 un souvenir assez lointain, sans parler de l\u2019op\u00e9ra de Richard Strauss \u2026 et surtout, c\u2019\u00e9tait une pi\u00e8ce dans l\u2019ancien go\u00fbt orientalisant dont j\u2019avais gard\u00e9 un souvenir fascin\u00e9, l\u2019ayant d\u00e9couverte tr\u00e8s jeune. Et par cons\u00e9quent, c\u2019est fort indirectement que je suis venu \u00e0 Oscar Wilde, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 partir d\u2019un souvenir d\u2019un impact \u00ab&nbsp;tragique&nbsp;\u00bb obscur\u00e9ment bouleversant et ce gros travail sur Aristote qui lui-m\u00eame avait \u00e9t\u00e9 motiv\u00e9 par mon int\u00e9r\u00eat pour la philosophie classique et les Tragiques.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis donc revenu \u00e0 ces anciens souvenirs et j\u2019ai relu&nbsp;<em>Salom\u00e9<\/em>. Et ce fut une red\u00e9couverte. En l\u2019analysant vraiment en profondeur, je pouvais craindre d\u2019\u00eatre d\u00e9\u00e7u. Mais ce ne fut pas du tout le cas, au contraire. Ce qui devait \u00eatre tout d\u2019abord qu\u2019une illustration de mes propres th\u00e8ses concernant la&nbsp;<em>Po\u00e9tique<\/em>&nbsp;a pris forme et s\u2019est impos\u00e9 \u00e0 moi-m\u00eame&nbsp;: au prix d\u2019un gros travail sur Wilde qui m\u2019a de plus en plus passionn\u00e9 chemin faisant, je suis arriv\u00e9 en gros \u00e0 deux s\u00e9ries de conclusions. Les premi\u00e8res touchaient \u00e0&nbsp;<em>Salom\u00e9&nbsp;<\/em>: ce fut un livre qui a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 en 2009 par les&nbsp;<em>\u00c9ditions de la Diff\u00e9rence<\/em>\u00e0 Paris, avec le soutien du F.N.R.S. belge, sous le titre&nbsp;<em>Salom\u00e9 et la trag\u00e9die du regard<\/em>&nbsp;(malheureusement, l\u2019ouvrage est \u00e9puis\u00e9, tout simplement parce que l\u2019\u00e9diteur a fait faillite dans l\u2019ann\u00e9e). Le second r\u00e9sultat d\u2019un tel travail sur Wilde m\u2019\u00e9tonna au plus haut point&nbsp;: en lisant les \u0153uvres de Wilde et surtout en prenant connaissance de la vie de Wilde par les nombreux ouvrages parus en Grande-Bretagne et aux \u00c9tats-Unis parus sur lui, j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 qu\u2019un sch\u00e8me tragique, d\u00e9tect\u00e9 dans sa&nbsp;<em>Salom\u00e9<\/em>, expliquait tout aussi bien sa vie et en particulier son d\u00e9nouement catastrophique \u2013 deux ann\u00e9es de bagne pour&nbsp;<em>gross indecency&nbsp;<\/em>au terme d\u2019un proc\u00e8s retentissant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il est difficile d\u2019expliquer en quelques mots ce que j\u2019entends avec cette notion de \u00ab&nbsp;sch\u00e8me tragique&nbsp;\u00bb&nbsp;: je pourrais dire, pour faire tr\u00e8s simple, que chez les Tragiques, l\u2019agent de l\u2019action tragique se retrouve presque toujours d\u00e9truit par ses cons\u00e9quences. Tout comme \u0152dipe qui se targuait de d\u00e9chiffrer n\u2019importe quelle \u00e9nigme, finit par devoir \u00e9lucider la sienne propre, ce qui fait son malheur, c\u2019est Oscar Wilde lui-m\u00eame qui a lanc\u00e9 l\u2019infernale machine judiciaire qui allait le broyer&nbsp;: il a intent\u00e9 un proc\u00e8s en diffamation au p\u00e8re de son amant, le Marquis de Queensbury, qui l\u2019avait accus\u00e9 publiquement de&nbsp;<em>sodomy\u2026&nbsp;<\/em>\u00e7a a fini tr\u00e8s mal. Sans entrer davantage dans les d\u00e9tails, je voudrais simplement souligner le contexte de la vie d\u2019Oscar Wilde, \u00e0 savoir les lois particuli\u00e8rement r\u00e9pressives que l\u2019Angleterre victorienne avait mises en place suite au d\u00e9cret Labouch\u00e8re en 1865 et qui valaient deux ans de bagne \u00e0 toute personne convaincue de pratiques homosexuelles. La d\u00e9fense du marquis avait tout simplement consist\u00e9 \u00e0 prouver qu\u2019en effet Oscar Wilde \u00e9tait vraiment un \u00ab&nbsp;sodomite&nbsp;\u00bb et qu\u2019en le proclamant, on n\u2019avait dit que la v\u00e9rit\u00e9. Les avocats ont d\u2019ailleurs cit\u00e9 le&nbsp;<em>Portrait de Dorian Gray&nbsp;<\/em>pour \u00e9tayer leur accusation. La charge s\u2019\u00e9tait donc invers\u00e9e, dans le plus pur style des intrigues tragiques\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RJ&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong>Et c\u2019est Oscar Wilde qui s\u2019est retrouv\u00e9 accus\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>FP&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Tout \u00e0 fait.&nbsp;<\/strong>C\u2019est l\u00e0 l\u2019essence du processus tragique&nbsp;: comme l\u2019avait \u00e9loquemment soulign\u00e9 Odon Vallet, ce fut un cas d\u2019\u00ab&nbsp;arroseur arros\u00e9&nbsp;\u00bb. Oscar Wilde qui avait intent\u00e9 ce proc\u00e8s pour diffamation \u00e0 l\u2019encontre du p\u00e8re de son amant, l\u2019a perdu et il s\u2019en est suivi un second proc\u00e8s qui a abouti \u00e0 sa condamnation. Une fois mise en \u00e9vidence, cette configuration me permettait de montrer comment une structure rh\u00e9torique litt\u00e9raire \u2013 une fiction, c\u2019est-\u00e0-dire une trag\u00e9die aristot\u00e9licienne \u2013 peut \u00e9galement fonctionner comme une structure existentielle \u2013 la dramaturgie d\u2019un proc\u00e8s et la mort sociale qui s\u2019ensuit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9criture de ce premier livre m\u2019avait permis de red\u00e9couvrir Oscar Wilde que tout d\u2019abord je n\u2019aimais pas tant que \u00e7a, et, parce que je l\u2019avais d\u00e9tect\u00e9, d\u2019approfondir les nombreuses allusions voil\u00e9es de l\u2019auteur de&nbsp;<em>Salom\u00e9&nbsp;<\/em>\u00e0 philosophie grecque classique et hell\u00e9nistique sur lesquelles j\u2019avais par ailleurs beaucoup travaill\u00e9. J\u2019ai pu ainsi r\u00e9aliser que sur ce dernier point, Oscar Wilde \u00e9tait imbattable&nbsp;: il poss\u00e9dait en fait un bagage intellectuel de tout premier ordre, qu\u2019il avait renforc\u00e9 lors de son passage \u00e0 Oxford. Il lisait les textes anciens dans le grec original, passait outre les prudentes interpr\u00e9tations qui avaient cours dans les universit\u00e9s de l\u2019\u00e9poque et, ayant remport\u00e9 quelques prix acad\u00e9miques tout \u00e0 fait prestigieux, il aurait pu ais\u00e9ment faire une brillante carri\u00e8re universitaire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La suite de la saga de mon livre sur&nbsp;<em>Dorian Gray&nbsp;<\/em>est tout aussi insolite dans mon propre parcours. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, si quelque chose m\u2019int\u00e9resse, si une piste s\u2019ouvre \u00e0 moi, alors je la suis sans aucun souci d\u2019un plan de carri\u00e8re acad\u00e9mique. Cela se r\u00e9v\u00e8le souvent tr\u00e8s f\u00e9cond, en tout cas d\u2019un point de vue personnel. La sc\u00e8ne d\u00e9cisive se passe dans le bureau de Jacques de Decker, le secr\u00e9taire perp\u00e9tuel \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie royale de langue et de litt\u00e9rature fran\u00e7aises de Belgique (jusqu\u2019en 2019) auquel je rendais souvent visite \u00e0 son invitation pour boire le caf\u00e9 au Palais des Acad\u00e9mies. Un jour, en 2018, il m\u2019accueille en me d\u00e9clarant myst\u00e9rieusement, sourire en coin&nbsp;: \u00ab&nbsp;Frank, je suis en train de lire un livre extraordinaire et fascinant\u2026&nbsp;\u00bb et il me montre mon propre livre. Je le remercie et je lui explique que malheureusement, ce livre est \u00e9puis\u00e9. Il me r\u00e9pond aussit\u00f4t qu\u2019il faut absolument le faire r\u00e9\u00e9diter et je lui dis que c\u2019est l\u00e0 beaucoup trop de boulot pour moi et qu\u2019en plus, la moiti\u00e9 du premier chantier d\u2019\u00e9criture a \u00e9t\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9 dans un fond de tiroir, \u00e0 savoir l\u2019analyse du&nbsp;<em>Portrait de Dorian Gray<\/em>.Je lui en dit deux ou trois choses qui l\u2019enthousiasment. Et avec ses encouragements \u2013 il m\u2019avait promis une pr\u00e9face \u2013, je m\u2019y suis remis en 2018. Mais il d\u00e9c\u00e8de en 2020\u2026 Par fid\u00e9lit\u00e9 pour son amiti\u00e9 et sa confiance en la valeur de ce que j\u2019avais \u00e0 dire sur Wilde, j\u2019ai men\u00e9 \u00e0 bien ce projet sur quelques ann\u00e9es, tout en travaillant \u00e0 mille autres choses et cela a donn\u00e9 ce livre dont nous parlons aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RJ&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong><em>Pensez-vous que Basil Hallward serait un peu l\u2019autoportrait de Wilde et Dorian Gray, celui de ce qu\u2019il aurait voulu \u00eatre ou bien cet \u00eatre qu\u2019il aurait voulu conna\u00eetre&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>FP&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong>Votre question contient d\u00e9j\u00e0 des \u00e9l\u00e9ments de sa r\u00e9ponse. Je fais en effet \u00e9tat d\u2019une lettre que Wilde envoya \u00e0 Ralph Payne le 12 f\u00e9vrier 1894 o\u00f9 il parle des personnages de son roman comme autant d\u2019approches de sa propre personne. Le peintre est ce que Wilde lui-m\u00eame croit \u00eatre, Lord Wolton ce que les gens croient qu\u2019il est, et Dorian Gray, ce qu\u2019il aurait aim\u00e9 \u00eatre, mais \u00ab&nbsp;en d\u2019autres temps, peut-\u00eatre&nbsp;\u00bb\u2026 la caract\u00e9risation du peintre, Basil Hallward, permet \u00e0 Wilde d\u2019exposer tout ce qu\u2019il pense sur la peinture, et il faut garder \u00e0 l\u2019esprit que c\u2019est chez lui la m\u00e9taphore de sa propre \u00e9criture. C\u2019est un petit peu complexe mais tout est l\u00e0&nbsp;: Wilde n\u2019est pas ce personnage et pourtant il l\u2019est quand m\u00eame\u2026 C\u2019est ainsi que, par espi\u00e8glerie, il conf\u00e8re \u00e0 son personnage de peintre une sorte de na\u00efvet\u00e9 un peu b\u00eate, parfois m\u00eame cocasse, face \u00e0 Lord Henry Wolton, qui est par excellence cet homme du monde, fin et sagace, superbe d\u2019intelligence souriante, bref celui que tout lecteur reconna\u00eetra comme un autoportrait en pied d\u2019Oscar Wilde lui-m\u00eame. Il est vrai que Lord Henry joue savamment avec les nerfs de son ami le peintre, l\u2019amenant \u00e0 dire malgr\u00e9 lui beaucoup de choses particuli\u00e8rement importantes, comme s\u2019il les pensait sur le moment. Le fait est que l\u2019essentiel en provient d\u2019un recueil d\u2019essais critiques que Wilde avait publi\u00e9s sous le titre&nbsp;<em>Intentions<\/em>&nbsp;en 1891, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque que la r\u00e9daction du&nbsp;<em>Portrait<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019invention \u00e0 l\u2019endroit de Dorian Gray est bien plus radicale. Wilde en fait l\u2019incarnation de la beaut\u00e9 absolue, ce dont le jeune homme, n\u2019est absolument pas conscient&nbsp;: il ignore tout de la beaut\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral, et surtout de la sienne en particulier. C\u2019est l\u2019\u0153il du peintre qui la lui rend visible, en l\u2019exaltant et la transcendant . C\u2019est cet \u0153il qui voit en m\u00eame temps qu\u2019il l\u2019hallucine dans cette beaut\u00e9 physique une beaut\u00e9 m\u00e9taphysique, selon un sch\u00e8me philosophique h\u00e9rit\u00e9 de Platon. Cette r\u00e9v\u00e9lation quasi visionnaire va amener Basil Hallward \u00e0 r\u00e9former son art&nbsp;: il cessera, au sortir de ce qui est en fait une v\u00e9ritable conversion, \u00e0 la Rilke, d\u2019\u00eatre un habile artisan au service de l\u2019aristocratie. On le croyait bon peintre, il se d\u00e9couvre m\u00e9diocre. Il veut d\u00e9sormais atteindre dans son art ce niveau de beaut\u00e9 qui est d\u2019un autre monde. Cela est tr\u00e8s grec, selon un id\u00e9al tr\u00e8s connu des lecteurs cultiv\u00e9s&nbsp;de l\u2019\u00e9poque&nbsp;: c\u2019est le&nbsp;<em>kalos kagathos<\/em>, \u00e0 savoir la beaut\u00e9 et l\u2019excellence conjointes en un seul homme.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant, quant \u00e0 savoir si Oscar Wilde aurait aim\u00e9 \u00eatre lui-m\u00eame absolument d\u00e9sirable, plut\u00f4t que de d\u00e9sirer absolument ce personnage dont il est quand m\u00eame l\u2019inventeur, sinon l\u2019artificier, c\u2019est une question qui appelle une r\u00e9ponse qui ne peut \u00eatre qu\u2019ambigu\u00eb et cela, pour des raisons tr\u00e8s profondes&nbsp;: tout d\u2019abord, Oscar Wilde \u00e9voque \u00e0 travers Dorian Gray un autre jeune homme particuli\u00e8rement \u00e9nigmatique qu\u2019il fait revivre dans un autre de ses livres moins connus,&nbsp;<em>Le portrait de Mr. W.H.&nbsp;<\/em>: il s\u2019agit en effet d\u2019un jeune homme un peu androgyne, que Shakespeare a idol\u00e2tr\u00e9 et dont ne sont connues que les initiales via la d\u00e9dicace qu\u2019il lui avait adress\u00e9e en t\u00eate de ses&nbsp;<em>Love Sonnets\u2026&nbsp;<\/em>Ensuite, et plus factuellement, Wilde fa\u00e7onne son personnage sur un \u00ab&nbsp;mod\u00e8le vivant&nbsp;\u00bb, comme on dit dans le langage de la peinture d\u2019atelier&nbsp;: il s\u2019agit d\u2019un certain John Gray, qui a v\u00e9ritablement exist\u00e9. C\u2019\u00e9tait un prostitu\u00e9 de haut vol qui s\u2019\u00e9tait forg\u00e9 une fa\u00e7ade socialement impeccable sans rien laisser deviner de ses propres origines mis\u00e9rables, qui s\u2019\u00e9tait d\u00e9barrass\u00e9 de son accent des faubourgs, qui se v\u00eatait avec un go\u00fbt luxueusement discret tout en acqu\u00e9rant une culture tout \u00e0 fait cr\u00e9dible et acceptable afin de pouvoir tenir compagnie \u00e0 de riches aristocrates dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 il lui fallait jouer le jeu, se comporter de mani\u00e8re insoup\u00e7onnable et manifester une grande familiarit\u00e9 avec les us et coutumes de l\u2019<em>upper class<\/em>\u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019origine documentaire du personnage de Dorian Gray rel\u00e8ve donc d\u2019un artifice, d\u2019une construction, d\u2019une imposture m\u00eame, selon une configuration qu\u2019Oscar Wilde affectionne dans ses \u00e9crits. Il a proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re du peintre qui transcende son mod\u00e8le pour en faire quelque chose d\u2019\u00ab&nbsp;artistique&nbsp;\u00bb. Cela a d\u00fb l\u2019amuser. L\u2019artifice est converti en fait de nature, avec ce d\u00e9nominateur commun que Dorian Gray, tout comme son mod\u00e8le originaire, est naturellement tr\u00e8s beau. L\u2019important, dans la perspective wildienne, est qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un f\u00e9tiche&nbsp;: tout d\u2019abord, c\u2019est un tableau (et non une photographie r\u00e9aliste), c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un simulacre particulier dont Dorian Gray serait \u00e0 la fois l\u2019original et le reflet\u2026 C\u2019est voulu&nbsp;: \u00e0 la lecture du roman, on ne doit plus savoir pr\u00e9cis\u00e9ment qui des deux vient en premier, l\u2019original ou son double\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Oscar Wilde a construit une&nbsp;<em>\u0153uvre d\u2019\u00e9criture<\/em>, et c\u2019est un point sur lequel j\u2019insiste&nbsp;:&nbsp;<em>Le Portrait de Dorian Gray&nbsp;<\/em>n\u2019est pas un reportage. C\u2019est une \u0153uvre fantastique, une \u0153uvre d\u2019invention, dont on peut d\u2019ailleurs rappeler ici les conditions de la gen\u00e8se, qui elle aussi doit beaucoup au hasard. En effet, il s\u2019agit \u00e0 l\u2019origine d\u2019une commande pass\u00e9e \u00e0 Wilde par un directeur d\u2019un magazine de litt\u00e9rature assez populaire \u00e0 Philadelphia\u2026 On lui passe commande d\u2019un feuilleton, rien de plus. Quand bien m\u00eame Londres est de loin toujours pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 quelque patelin de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019oc\u00e9an, cette offre inattendue, en fait, lui ouvre un espace de libert\u00e9 extraordinaire. Wilde a pu ainsi \u00e9crire sans frein ni limite, dans un genre peu estim\u00e9, pour un magazine peu pris\u00e9, dans une ville que personne, dans Londres, ne conna\u00eet ou ne voudrait conna\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>Le&nbsp;<em>Portrait de Dorian Gray&nbsp;<\/em>est une m\u00e9ditation sur la beaut\u00e9.<em>&nbsp;<\/em>Oscar Wilde, qui est ce qu\u2019il est, qui n\u2019est pas tr\u00e8s beau, qui est un peu gourd, un peu massif mais qui a \u00e9norm\u00e9ment de charme et d\u2019esprit, ne peut pas vraiment se reposer sur son seul physique et cela va de soi, dans la mesure o\u00f9, bien plus qu\u2019aujourd\u2019hui, l\u2019\u00e9clat de la beaut\u00e9 et de la jeunesse est particuli\u00e8rement \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. L\u2019\u00e9poque est dure. On se fl\u00e9trit tr\u00e8s vite et l\u2019on vieillit tr\u00e8s t\u00f4t. Toujours trop t\u00f4t viennent le d\u00e9clin, la vieillesse, c\u2019est-\u00e0-dire un petit peu ce que ce tableau va finir magiquement par montrer, avec outrance. C\u2019est un topos shakespearien bien connu&nbsp;: le temps fait son \u0153uvre et la beaut\u00e9 devient laideur. Celle-ci peut \u00e0 loisir se faire le signe du d\u00e9moniaque qui transpara\u00eet obscur\u00e9ment dans la chair, tout comme la beaut\u00e9 refl\u00e8te la lumi\u00e8re d\u2019une id\u00e9alit\u00e9 c\u00e9leste. Mais tout ce qui est trop proche du divin est p\u00e9rilleux pour les humains, les anciens Grecs le savent bien, et Wilde aussi, qui les connaissait si bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Le&nbsp;<em>Portrait de Dorian Gray&nbsp;<\/em>est en fait un livre moral comme son auteur lui-m\u00eame le croyait, et il faut, apr\u00e8s l\u2019hypoth\u00e8se donn\u00e9e au tout d\u00e9but d\u2019une beaut\u00e9 absolue chez Dorian Gray, s\u2019interroger sur ce qui joue le r\u00f4le de d\u00e9clencheur de la trag\u00e9die, dans ce roman-feuilleton si vite \u00e9crit et somme toute un peu foutraque dans sa premi\u00e8re version. De quoi \u00e7a parle&nbsp;? De quelqu\u2019un que tout le monde admire, qui est tr\u00e8s jeune et donc un peu nunuche. Il est ensuite question de cette auto-conversion que produit sur lui la vue de sa propre image \u2013 un chef-d\u2019\u0153uvre hors norme dont on saura bient\u00f4t qu\u2019il est inspir\u00e9 par le d\u00e9sir que le peintre con\u00e7oit pour lui \u2013 vient aussit\u00f4t un&nbsp;<em>aria di bravura<\/em>,<em>&nbsp;<\/em>le pr\u00eache de Lord Henry qui l\u2019encourage avec emphase, de vivre \u00ab&nbsp;la vie merveilleuse&nbsp;\u00bb qui est en lui et d\u2019\u00eatre \u00ab&nbsp;toujours avide de nouvelles sensations.&nbsp;\u00bb Tout cela dans les premiers chapitres. L\u2019atmosph\u00e8re est d\u2019embl\u00e9e fantastique. On pense \u00e0 M\u00e9phistoph\u00e9l\u00e8s qui offre \u00e0 Faust le pouvoir de s\u00e9duction instantan\u00e9e propre \u00e0 une beaut\u00e9 diabolique pour prix de son \u00e2me. mais Dorian Gray, au d\u00e9but de sa course \u00e0 l\u2019ab\u00eeme ignorait qu\u2019il poss\u00e9dait l\u2019une et l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>La beaut\u00e9 absolue est en soi une id\u00e9e surtout fantastique&nbsp;! Wilde, l\u2019\u00e9crivain, sait tr\u00e8s bien ce qu\u2019il fait&nbsp;; c\u2019est en tout cas quelqu\u2019un de particuli\u00e8rement lucide. Son sch\u00e8me fantastique revient \u00e0 faire accepter l\u2019id\u00e9e que le tableau et son mod\u00e8le, \u00e0 un moment magique, soient devenus interchangeables, comme si l\u2019un \u00e9tait le corps et l\u2019autre, l\u2019\u00e2me, de la m\u00eame fa\u00e7on que l\u2019un est un \u00eatre vivant, et l\u2019autre, un miroir magique, un tableau, un f\u00e9tiche.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Si j\u2019insiste tant sur le fait que le&nbsp;<em>Portrait de Dorian Gray&nbsp;<\/em>est une \u0153uvre d\u2019\u00e9criture, c\u2019est pour faire comprendre qu\u2019un \u00eatre humain tel que Dorian Gray ne peut pas exister dans la r\u00e9alit\u00e9, dans la vie de tous les jours. \u00c7a n\u2019existe pas, dans la vie, une personne qui pourrait plaire universellement \u00e0 tout le monde avec la m\u00eame puissance, sa vie durant, qui plus est. Chacun a son id\u00e9e de ce qu\u2019est la beaut\u00e9. Le medium de l\u2019\u00e9criture est requis pour faire croire \u00e0 chaque lecteur que sa propre porte ouvre sur l\u2019universel. \u00c0 cet \u00e9gard, je signale dans mon livre le fait que les adaptations cin\u00e9matographiques de&nbsp;<em>Dorian Gray<\/em>&nbsp;ont toujours \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement d\u00e9cevantes, parce que l\u2019inutile v\u00e9rit\u00e9 r\u00e9aliste du m\u00e9dium terrasse le spectateur par son accablante niaiserie&nbsp;et r\u00e9duit \u00e0 rien l\u2019enchantement sp\u00e9cifique que produit sur notre imagination par le litt\u00e9rateur, justement par l\u2019irr\u00e9ductible approximation de l\u2019\u00e9criture, qui laisse toute sa place \u00e0 l\u2019effet po\u00e9tique. En effet, chacun porte en lui\/elle sa propre id\u00e9e de la beaut\u00e9 qui se d\u00e9ploie \u00e0 la lecture du roman&nbsp;: ce que l\u2019on voit en songe existe d\u00e8s lors qu\u2019on le voit. L\u2019important chez Wilde, c\u2019est la vision, bien plus que la vue proprement dite. Voir la beaut\u00e9, pour lui comme pour les anciens philosophes grecs, c\u2019est \u00e0 la fois voir une beaut\u00e9 qui existe r\u00e9ellement et que l\u2019on peut voir de ses yeux en m\u00eame temps que la vision devient un mode de participation essentielle avec l\u2019id\u00e9alit\u00e9 platonicienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Wilde, en d\u00e9taillant l\u2019itin\u00e9raire \u00e9motionnel et artistique de Basil Hallward, souligne que l\u2019art risque toujours d\u00e9j\u00e0 de se d\u00e9grader en artifice, surtout s\u2019il revendique un certain r\u00e9alisme photographique qui pourrait sembler plus facile et plus exp\u00e9dient. L\u2019artiste v\u00e9ritable ne peut se limiter \u00e0 \u00ab&nbsp;reproduire&nbsp;\u00bb ce qu\u2019il per\u00e7oit comme beaut\u00e9, ne serait-ce que parce qu\u2019il en hallucine l\u2019essentiel. Il ne peut y r\u00e9ussir qu\u2019en s\u2019\u00e9vertuant au chef-d\u2019\u0153uvre, ce qui est bien s\u00fbr une gageure. Qui plus est, l\u2019archa\u00efque conception grecque du regard en fait une conjonction entre voir et \u00eatre vu, bien loin de l\u2019unilat\u00e9ralit\u00e9 du processus photographique \u2013 un portrait produit par r\u00e9activit\u00e9 chimique \u00e0 la lumi\u00e8re ne saurait nous \u00ab&nbsp;voir&nbsp;\u00bb ou nous \u00ab&nbsp;rendre&nbsp;\u00bb notre propre regard. D\u2019o\u00f9 mon choix du bronze aux yeux vides pour la couverture de mon&nbsp;<em>Oscar Wilde et l\u2019obsession de la beaut\u00e9<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>RJ<\/em><\/strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Vous \u00e9crivez (page 49) que ce roman pr\u00e9sente une atmosph\u00e8re angoissante avec ce Fog londonien qui repr\u00e9sente le danger\u2026 Pourquoi, selon vous, Wilde a-t-il voulu cette atmosph\u00e8re et serait-ce donc parce que c\u2019est un peu dans l\u2019esprit de l\u2019\u00e9poque, comme on voit dans les romans de Conan Doyle ou d\u2019Agatha Christie&nbsp;? Il y a un peu cette m\u00eame ligne de fond &lt;chez ces auteurs, mais&gt; est-ce que vous pensez que c\u2019est juste l\u2019\u00e9poque qui le veut ou bien est-ce vraiment une conviction personnelle de la part d\u2019Oscar Wilde&nbsp;?&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>FP<\/strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Non, ce n\u2019est pas une conviction personnelle de la part de Wilde car on ne peut pas avoir de telles convictions \u00e0 propos de la m\u00e9t\u00e9o, voyez-vous&nbsp;! Je ne sais pas si vous garderez cela dans l\u2019interview\u2026&nbsp;<em>(rires)&nbsp;<\/em>Mais vous touchez au vrai, l\u00e0\u2026 Alors Agatha Christie [1890-1976], c\u2019est un petit peu post\u00e9rieur \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Wilde, mais par contre Arthur Conan Doyle [1859-1930], mais aussi Robert Louis Stevenson [1850-1894], l\u2019auteur du&nbsp;<em>Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde<\/em>(1886), H. G. Wells [1866-1946], l\u2019auteur de&nbsp;<em>The Time Machine<\/em>&nbsp;(1895) et de l\u2019<em>Invisible Man&nbsp;<\/em>(1897), relaient tous, au fond, une certaine vogue populaire du fantastique dont l\u2019origine remonte, pour faire simple, \u00e0 Mary Shelley, la s\u0153ur du po\u00e8te, avec son c\u00e9l\u00e8bre&nbsp;<em>Frankeinstein or The Modern Prometheus&nbsp;<\/em>(1818)<em>\u2026<\/em>&nbsp;Dans tous ces ouvrages, le brouillard londonien si caract\u00e9ristique (le \u00ab&nbsp;fog&nbsp;\u00bb, voire le \u00ab&nbsp;smog&nbsp;\u00bb) est l\u2019\u00e9l\u00e9ment \u00e9nigmatique et angoissant qui est caract\u00e9ristique de Londres \u00e0 cette \u00e9poque. Cela \u00e9tant, dans ses&nbsp;<em>Intentions<\/em>, Wilde identifie, de par un mot d\u2019esprit extraordinaire,&nbsp;le v\u00e9ritable inventeur du brouillard&nbsp;: c\u2019est le grand peintre William Turner&nbsp;[1775-1851] dont il dit qu\u2019il a invent\u00e9 le brouillard en le peignant. Auparavant, on n\u2019en remarquait rien et maintenant, avec Turner, on ne voit plus que \u00e7a.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cette amusante digression me permet de souligner combien pour Wilde l\u2019art est ce qui rend visible. Il est sensible \u00e0 cette esp\u00e8ce de transcendance qu\u2019op\u00e8re l\u2019art sur le visible et qui permet de voir le beau dans quelque chose qui pourrait n\u2019\u00eatre que joli, voire inint\u00e9ressant. Le regard cr\u00e9e la beaut\u00e9 en m\u00eame temps qu\u2019il la re\u00e7oit, et c\u2019est l\u00e0 une r\u00e9f\u00e9rence profond\u00e9ment grecque. Pourquoi affirm\u00e9-je cela&nbsp;? Parce que les anciens Grecs avaient une conception du regard bien diff\u00e9rente de la n\u00f4tre, laquelle est fonci\u00e8rement photographique. En effet, dans la photographie, tout le visible est rejet\u00e9 d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et tout le voyant, de l\u2019autre. Cela fait de la vision photographique une sorte de voyeurisme qui d\u2019ailleurs lasse tr\u00e8s rapidement. Or, pour les Grecs qui, en g\u00e9n\u00e9ral, disposaient d\u2019assez peu d\u2019images artificielles, il va de soi que si vous pouvez voir le soleil \u2013 ou plut\u00f4t&nbsp;<em>avec<\/em>&nbsp;le soleil \u2013 c\u2019est bien parce que ses propres rayons se m\u00e9langent avec ceux de votre regard, lequel \u00e9met un rai t\u00e9nu de visibilisation&nbsp;comme Platon l\u2019explicite dans son&nbsp;<em>Tim\u00e9e&nbsp;<\/em>: la vue proc\u00e8de d\u2019une forme de participation o\u00f9 l\u2019agent et le patient se conjuguent dans l\u2019\u00e9v\u00e8nement m\u00eame du voir. Cela explique d\u2019ailleurs que les Platoniciens m\u00e9prisaient l\u2019image peinte, et bien s\u00fbr, Oscar Wilde n\u2019ignore rien de tout cela, puisqu\u2019il lit avec passion les textes dans l\u2019original. Cette probl\u00e9matique \u00e9tant un petit peu technique et complexe, je vous renvoie \u00e0 mon ouvrage&nbsp;<em>L\u2019\u0153il solaire<\/em>&nbsp;paru chez M\u00e9tisPresse, \u00e0 Lausanne, en 2015, avec le soutien du gouvernement fran\u00e7ais&nbsp;: je souligne combien la l\u2019acad\u00e9misme philosophique reste aveugle \u00e0 la diff\u00e9rence fondamentale entre la conception antique du regard et la n\u00f4tre, reconfigur\u00e9e en profondeur par l\u2019av\u00e8nement de la photographie. L\u2019interpr\u00e9tation de la pens\u00e9e de Platon et de Socrate s\u2019en trouve boulevers\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Tout cela est essentiel pour la lecture du&nbsp;<em>Portrait de Dorian Gray&nbsp;<\/em>: la beaut\u00e9, chez Wilde, est affaire de visible et d\u2019invisible, de regard, de vue, de vision tout autant que de lumi\u00e8re et d\u2019\u00e9blouissement. Le ph\u00e9nom\u00e8ne de la beaut\u00e9, surtout si celle-ci est absolutis\u00e9e par la m\u00e9diation de l\u2019\u00e9criture, r\u00e9sulte \u00e0 la fois de l\u2019agentivit\u00e9 du regard \u2013 surtout s\u2019il s\u2019agit d\u2019un peintre \u2013 et de l\u2019\u00e9manation tout aussi active de la beaut\u00e9. Celle-ci, dans le meilleur des cas, est une splendeur dont le mode de fonctionnement \u00e9quivaut celui de la lumi\u00e8re, et cela se v\u00e9rifie dans la vie quotidienne&nbsp;: en effet, quand quelqu\u2019un de magnifique entre dans la pi\u00e8ce, tous les regards se tourne irr\u00e9sistiblement vers lui\/elle, comme s\u2019il y avait l\u00e0 un foyer ou un focus d\u2019o\u00f9 \u00e9manerait une force \u00e0 laquelle personne ne pourrait r\u00e9sister, ind\u00e9pendamment de toute consid\u00e9ration sur le d\u00e9sir et son orientation sexuelle\u2026 Wilde s\u2019empare de ces paradigmes et les porte \u00e0 l\u2019incandescence dans son roman, qui en tire son pouvoir proprement \u00ab&nbsp;fantastique&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 cet \u00e9gard, demandons-nous pourquoi, depuis le XIX<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle qui voit l\u2019essor de la Modernit\u00e9, le public populaire adore le fantastique. On retrouvera ici tous ces auteurs qu\u2019on a cit\u00e9s plus haut et qui sont au fond les pr\u00e9curseurs du film d\u2019horreur. \u2026 Il est vrai qu\u2019on aime bien avoir peur et frissonner d\u00e9licieusement. Cela nous ram\u00e8ne \u00e0 cette id\u00e9e du&nbsp;<em>fog&nbsp;<\/em>sur laquelle vous m\u2019interrogiez&nbsp;: je dirais que cette m\u00e9t\u00e9o-l\u00e0 est \u00e0 la fois physique \u2013 il y a du brouillard \u2013 et en m\u00eame temps m\u00e9taphysique \u2013 cet invisible-l\u00e0 est habit\u00e9, hant\u00e9, mena\u00e7ant. Dans ce livre de Wilde en tout cas, j\u2019y d\u00e9tecte la m\u00e9taphorisation fort discr\u00e8te de l\u2019atmosph\u00e8re irrespirable d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 victorienne, particuli\u00e8rement coinc\u00e9e, hypocrite et violente, dont la violence est tout d\u2019abord politique et \u00e9conomique, avec, bien s\u00fbr, sa dimension de r\u00e9pression implacable de tout d\u00e9sir et de toute sexualit\u00e9. En particulier, \u00e0 partir de 1865 et du D\u00e9cret Labouch\u00e8re qui interdit toute pratique homosexuelle sous peine de travaux forc\u00e9s,, toute une partie de la population qui jusque-l\u00e0 \u00e9tait bon gr\u00e9 mal gr\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e dans la soci\u00e9t\u00e9 se voit spectaculairement stigmatis\u00e9e&nbsp;: on envisagera d\u00e9sormais l\u2019homosexuel comme relevant pathologiquement d\u2019une nature non seulement anormale mais aussi inacceptablement pervertie&nbsp;: on est port\u00e9 \u00e0 y d\u00e9tecter l\u2019\u0153uvre du mal, qu\u2019on l\u2019envisage du point de vue politique (comme un crime), m\u00e9dical (comme une pathologie de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence sociale) ou religieux (comme un p\u00e9ch\u00e9 absolu). Tout cela fut d\u2019ailleurs est caract\u00e9ristique du XIX<sup>\u00e8me<\/sup>si\u00e8cle. Auparavant on savait bien qu\u2019existaient bien s\u00fbr des pratiques h\u00e9t\u00e9rosexuelles et homosexuelles et on pouvait m\u00eame y objecter pour des questions de religion et de moralit\u00e9. Le XIX<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;a invent\u00e9 progressivement l\u2019id\u00e9e fatale d\u2019une nature anti-nature,&nbsp;ce qui, en soi, est d\u00e9j\u00e0 un concept proprement \u00ab&nbsp;fantastique&nbsp;\u00bb. Shakespeare peut bien \u00e9crire dans ses&nbsp;<em>Love Sonnets&nbsp;<\/em>une petite centaine<em>&nbsp;<\/em>de d\u00e9clarations d\u2019amour pour un jeune homme \u2013 le fameux&nbsp;<em>Mr. W.H.<\/em>&nbsp;\u2013 les deux autres tiers s\u2019adressant \u00e0 des femmes. Rien de tout cela n\u2019aura pr\u00eat\u00e9 \u00e0 cons\u00e9quence, d\u2019autant plus que de par l\u2019interdiction faite aux femmes de monter sur sc\u00e8ne et d\u2019y jouer la com\u00e9die, leur emploi devait \u00eatre pris en charge par des hommes assez juv\u00e9niles et androgynes pour \u00ab&nbsp;faire la femme&nbsp;\u00bb, de mani\u00e8re convaincante sinon d\u00e9sirable, en pleine connaissance de cause. La chose est bien connue et l\u2019homosexualit\u00e9 ou la bisexualit\u00e9 de William Shakespeare n\u2019aura jamais compromis sa gloire de premier po\u00e8te de l\u2019Angleterre. Encore aujourd\u2019hui, ces&nbsp;<em>Love Sonnets&nbsp;<\/em>font partie du patrimoine de la culture britannique&nbsp;: encore aujourd\u2019hui, on les loue, on les r\u00e9cite ou on les chante \u00e0 toute occasion. Oscar Wilde<em>&nbsp;<\/em>\u00e9tait fou de Shakespeare. Il en parlait beaucoup dans ses \u00e9crits.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RJ<\/strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<em>Pouvez-vous revenir aussi sur ce que vous \u00e9crivez page 64 \u00ab&nbsp;la th\u00e8se fondamentale selon laquelle la beaut\u00e9 suscite l\u2019\u0153uvre et l\u2019\u0153uvre exalte la beaut\u00e9 qu\u2019elle d\u00e9couvre pour la transfigurer&nbsp;et\/ou qu\u2019elle transcende et r\u00e9invente&nbsp;\u00bb. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>FP<\/strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;C\u2019est une phrase un peu technique\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RJ&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong><em>\u2026 mais je trouve que c\u2019est un peu l\u2019essentiel\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>FP<\/strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Oui. Vous avez parfaitement&nbsp;: c\u2019est l\u2019essentiel. Dans l\u2019h\u00e9donisme actuel, on pare au plus press\u00e9&nbsp;: la beaut\u00e9 est devenue consommable et elle a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre la beaut\u00e9. D\u00e9sormais une pl\u00e9thorique pornographie est accessible \u00e0 tous et sans effort, et parall\u00e8lement, il existe aussi des drogues de synth\u00e8se, tout aussi disponibles, qui vous procurent des d\u00e9charges neuronales effrayantes de violence et qui vous font croire \u00e0 l\u2019extase pour tous. Oscar Wilde appartient encore \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le plaisir supposait in\u00e9vitablement un v\u00e9ritable travail, que l\u2019on peut comparer \u00e0 celui de la po\u00e9sie ou de la musique\u2026 \u00c0 cette \u00e9poque o\u00f9 il y avait un piano dans chaque maison et l\u2019on trouvait normal et fondamental d\u2019apprendre par c\u0153ur des milliers de vers, la distance entre la compositeur et l\u2019interpr\u00e8te, ou de l\u2019interpr\u00e8te et le simple auditeur, \u00e9tait bien moins grande qu\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;L\u2019essentiel&nbsp;\u00bb comme vous dites tient \u00e0 ce qu\u2019on ne saurait acc\u00e9der \u00e0 la beaut\u00e9, dans tous les sens de ce terme, aussi facilement que s\u2019il suffisait de glisser un euro dans la machine apr\u00e8s avoir encod\u00e9 son choix\u2026 Pour Wilde, il y va d\u2019une esp\u00e8ce de mysticisme, d\u2019asc\u00e8se et de travail, ce dont le parcours artistique du peintre Basil Hallward d\u00e9taille les diff\u00e9rentes dimensions. En effet, il aura fallu cette passion soudaine et toxique pour Dorian Gray pour qu\u2019il se r\u00e9invente en profondeur&nbsp;: tout d\u2019un coup, il s\u2019\u00e9veille \u00e0 l\u2019essentiel, pour le mieux comme pour le pire, et c\u2019est cela qui est int\u00e9ressant. S\u2019agissant de Wilde, dans sa position d\u2019auteur, il faut remarquer qu\u2019une telle conversion \u00e0 l\u2019essentiel sera post\u00e9rieure \u00e0 l\u2019\u00e9criture du&nbsp;<em>Portrait<\/em>, mais qu\u2019elle inspirera&nbsp;<em>Salom\u00e9<\/em>, avec toute sa flamboyance et sa charge profond\u00e9ment tragique.<\/p>\n\n\n\n<p>Quoi qu\u2019il en soit, il ne faut pas minimiser ce paradoxe&nbsp;: la beaut\u00e9 de Dorian Gray est et n\u2019est pas ce que le peintre en voit. Elle est \u00e0 la fois objective et objective dans la mesure o\u00f9 elle r\u00e9side aussi dans son propre regard d\u2019artiste. Or c\u2019est le lieu, peut-\u00eatre, de rappeler que le&nbsp;<em>Portrait de Dorian Gray<\/em>&nbsp;est avant tout un roman, c\u2019est-\u00e0-dire une \u00e9criture et en cela une \u0153uvre d\u2019art comparable \u00e0 celle du peintre, et non pas, par exemple, un reportage ou un film avec son horizon ind\u00e9passable de ressemblance objective. Peut-\u00eatre que dans la \u00ab&nbsp;vraie vie&nbsp;\u00bb, ce peintre aurait \u00e9t\u00e9 tout au plus touch\u00e9, voire s\u00e9duit, par ce mod\u00e8le exceptionnellement magn\u00e9tique et qu\u2019il en serait peut-\u00eatre m\u00eame tomb\u00e9 amoureux. Peut-\u00eatre m\u00eame que sa passion amoureuse l\u2019aura transform\u00e9 en profondeur, tout comme Shakespeare le fut par le myst\u00e9rieux d\u00e9dicataire masculin de ses&nbsp;<em>Love Sonnets<\/em>. Il y a de cela dans le&nbsp;<em>Portrait&nbsp;<\/em>: le d\u00e9sir sexuel intensifie l\u2019acuit\u00e9 du regard, qu\u2019il soit celui de l\u2019amoureux ou du peintre qui voudra voir toujours mieux et toujours plus en peignant l\u2019invisible dans le visible. C\u2019est un regard qui va chercher l\u2019id\u00e9el dans le r\u00e9el, sans que l\u2019on puisse d\u00e9terminer s\u2019il le trouve effectivement et objectivement ou s\u2019il l\u2019invente ou l\u2019hallucine. Chez Wilde, contrairement \u00e0 ce que laisse penser sa l\u00e9gende dor\u00e9e, la rencontre avec la beaut\u00e9 ne se laisse pas r\u00e9duire \u00e0 sa dimension sexuelle, mais celle-ci ne peut pas non plus \u00eatre totalement refoul\u00e9e. Raison pour laquelle, l\u2019on aurait tort par cons\u00e9quent de faire semblant que tout est \u00ab&nbsp;convenable&nbsp;\u00bb dans ce livre, m\u00eame ses allusions cryptiques. Il est constamment question de sexe dans le&nbsp;<em>Portrait de Dorian Gray&nbsp;<\/em>avec une puissance fantastique paradoxalement intensifi\u00e9e par le fait qu\u2019il n\u2019en est jamais nomm\u00e9ment question.<\/p>\n\n\n\n<p>En tout cela, la source d\u2019inspiration de Wilde est tr\u00e8s clairement platonicienne, et c\u2019est essentiellement celle du&nbsp;<em>Banquet&nbsp;<\/em>: dans ce dialogue, l\u2019un des protagonistes propose l\u2019\u00e9loge d\u2019un \u00c9ros d\u00e9doubl\u00e9&nbsp;: il convient, d\u2019une part, de compte de l\u2019\u00c9ros terrestre, qui s\u2019en tient au seul d\u00e9sir sexuel et d\u2019autre part, de l\u2019\u00c9ros c\u00e9leste qui ne m\u00e9conna\u00eetrait pas la chair mais qui y trouverait cependant de quoi \u00e9lever. Le contraire de l\u2019\u00c9ros exclusivement sexualis\u00e9 n\u2019est pas du tout, chez Platon en tout cas, \u00e0 chercher dans une sublimation totalement conditionn\u00e9e par sa compl\u00e8te d\u00e9sexualisation. L\u2019id\u00e9al platonicien, que les lettr\u00e9s britanniques, \u00e0 la suite de Walter Pater, pl\u00e9bisciteront sous l\u2019appellation d\u2019\u00ab&nbsp;id\u00e9al hell\u00e9nique&nbsp;\u00bb est le&nbsp;<em>kalos kagathos<\/em>, qui conjoint la perfection visible, plastique et physique du corps et \u00e0 la stature morale et m\u00e9taphysique de l\u2019esprit, moyennant dans les deux cas une \u00e9ducation tout \u00e0 fait soign\u00e9e. S\u2019il y a bien quelque chose que Wilde n\u2019est pas, c\u2019est l\u2019adepte d\u2019un plaisir qui ne serait que platement h\u00e9doniste et pour tout dire exclusivement \u00ab&nbsp;terrestre&nbsp;\u00bb. Dans sa propre obsession pour la beaut\u00e9, entre toujours une part de mystique, qui l\u2019inspire dans son \u0153uvre d\u2019\u00e9crivain avec un engagement tel que l\u2019on peut bien penser que le travail de l\u2019\u00e9criture est ce qui r\u00e9v\u00e8le ce que la beaut\u00e9 peut receler d\u2019id\u00e9alit\u00e9 surhumaine.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>RJ&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/em><\/strong><em>Quand vous \u00e9crivez &lt;l\u2019expression&nbsp;:&gt; \u00ab&nbsp;l\u2019\u0153uvre&nbsp;\u00bb, ce n\u2019est pas l\u2019\u0153uvre comme dans le chef-d\u2019\u0153uvre mais plut\u00f4t l\u2019\u0153uvre, le travail&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>FP<\/strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Tout \u00e0 fait.<strong>&nbsp;<\/strong>C\u2019est une certaine dynamique laborante qui conjoint tant la cr\u00e9ation artistique que sa r\u00e9ception ad\u00e9quate au sein d\u2019un public qui se doit par cons\u00e9quent d\u2019\u00eatre suffisamment cultiv\u00e9. Cela peut aller tr\u00e8s loin et il faut se remettre dans le cadre de pens\u00e9e propre au XIX<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle&nbsp;: c\u2019est ainsi que vous ne pouvez pas vraiment comprendre et appr\u00e9cier une po\u00e9sie si vous ne l\u2019apprenez pas par c\u0153ur, avec du travail, de la discipline et de la m\u00e9thode\u2026 Il vous faut, \u00e0 partir et au-del\u00e0 de cet apprentissage, la r\u00e9citer jusqu\u2019au moment o\u00f9 tout d\u2019un coup vous r\u00e9alisez que c\u2019est bien la voix du po\u00e8te qui s\u2019empare de vous et de votre \u00e2me pour emprunter votre corps et se faire ainsi entendre. Et \u00e0 nouveau tout cela est tout \u00e0 fait grec. Il n\u2019y a pas d\u2019esth\u00e9tisme au sens ordinaire du terme dans l\u2019Antiquit\u00e9&nbsp;: d\u2019embl\u00e9e, il s\u2019agit de se laisser divinement poss\u00e9d\u00e9 \u2013 tout cela est bien d\u00e9crit et discut\u00e9 dans l\u2019<em>Ion&nbsp;<\/em>de l\u2019in\u00e9vitable Platon. C\u2019est la m\u00eame chose pour le pianiste&nbsp;: vous allez tout d\u2019abord mettre en place toute la petite cuisine, fixer des doigt\u00e9s appropri\u00e9s, rejouer tant et plus tel passage difficile, veiller \u00e0 user des p\u00e9dales \u00e0 bon escient\u2026 C\u2019est toute une machinerie d\u2019artifices. Et puis, arrive un moment o\u00f9 tout d\u2019un coup, vous avez attrap\u00e9 le ton juste. L\u2019avez-vous appris, ce ton juste&nbsp;? \u2013 Non, ce ne serait pas possible&nbsp;! Certes, il existe bien des gens qui ont travaill\u00e9 cent fois telle ou telle \u0153uvre mais qui la joueront toujours aussi mal. On n\u2019entend que leurs doigts car ils ont appris malgr\u00e9 eux \u00e0 mal jouer. Alors l\u00e0, je ne puis m\u2019\u00e9tendre davantage sur ce sujet parce que cela nous ferait sortir du sujet du livre mais la question demeure&nbsp;: comment fait-on pour \u00eatre pris ou poss\u00e9d\u00e9 par cette inspiration qui semble na\u00eetre en vous en m\u00eame temps qu\u2019elle para\u00eet venir d\u2019ailleurs&nbsp;? Tout d\u2019un coup, dans le meilleur des cas, vous \u00eates poss\u00e9d\u00e9 par je ne-sais-quoi au lieu d\u2019\u00eatre dans le&nbsp;<em>faire&nbsp;<\/em>de l\u2019\u0153uvre&nbsp;: car, en fait, tout d\u2019un coup c\u2019est l\u2019\u0153uvre qui vous&nbsp;<em>refait<\/em>&nbsp;\u2013 je joue un peu sur les mots&nbsp;! Je crois qu\u2019Oscar Wilde \u00e9tait tout particuli\u00e8rement conscient de tout cela, dans sa complexit\u00e9 dialectique, et c\u2019est ce que j\u2019ai tent\u00e9 de montrer.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>RJ&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/em><\/strong><em>Est-ce que votre travail s\u2019appuie sur la simple analyse du&nbsp;<\/em>Portrait de Dorian Gray<em>&nbsp;ou bien est-ce que vous avez consult\u00e9 d\u2019autres sources, d\u2019autres \u00e9crits&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>FP&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong>C\u2019est en fait une question de m\u00e9thodologie et je vais laisser un petit peu son aspect documentaliste pour la seconde partie de ma r\u00e9ponse. En premier lieu, j\u2019ai pris un soin tout particulier, au d\u00e9but de ce livre-ci, \u00e0 pr\u00e9ciser ce que je con\u00e7ois la finalit\u00e9 d\u2019un commentaire. Ce faisant, je reprends \u00e0 mon compte le mot de Friedrich von Schlegel&nbsp;: \u00ab&nbsp;un jugement sur l\u2019art qui n\u2019est pas lui-m\u00eame une \u0153uvre d\u2019art (\u2026) n\u2019a pas droit de cit\u00e9 au royaume de l\u2019art&nbsp;\u00bb (<em>Athenaeum<\/em>, 1798). Autrement dit, \u00e0 une \u0153uvre d\u2019art qui solliciterait votre attention, il conviendrait de r\u00e9pondre par une autre \u0153uvre d\u2019art, qui se hisserait&nbsp;<em>sui generis<\/em>&nbsp;au m\u00eame niveau. Cela signifie pour moi qu\u2019il me faut envisager mon travail philosophique, aussi discursif qu\u2019il puisse para\u00eetre, comme une \u0153uvre, et par cons\u00e9quent comme une \u0153uvre d\u2019art. Il s\u2019ensuit que l\u2019on peut alors interroger la pertinence du genre proprement philosophique, avec son appareil critique, ses citations, etc., par rapport \u00e0 une \u0153uvre d\u2019art, dont les lois sont tout autres. Le fait est que je ne quitte jamais le domaine de l\u2019\u00e9criture et que je ne m\u2019aventurerais pas \u00e0 analyser ou d\u00e9construire quelque musique, alors que c\u2019est un genre qui me passionne au plus haut point, ou encore quelque peinture. D\u2019o\u00f9 mon int\u00e9r\u00eat pour le traitement \u00e0 la fois fantastique, fictionnel et r\u00e9flexif par lequel Wilde fait vivre son personnage de peintre, avec ses certitudes et ses incertitudes. Dans un tel contexte, mon art ex\u00e9g\u00e9tique, consiste en quelque sorte \u00e0 mettre au jour au sein de l\u2019\u0153uvre \u00e0 laquelle je m\u2019int\u00e9resse \u2013 qu\u2019elle soit proprement philosophique ou plus g\u00e9n\u00e9ralement litt\u00e9raire \u2013 des significations que j\u2019ose appeler \u00ab&nbsp;spirituelles&nbsp;\u00bb et qui sont peut-\u00eatre rest\u00e9es enfouies ou enchev\u00eatr\u00e9es dans ce qui fait la mati\u00e8re \u00e9crite de l\u2019\u0153uvre. Le fait est que j\u2019interroge en m\u00eame temps l\u2019\u00e9nigme inh\u00e9rente \u00e0 mon premier choix, comme si je me demandais toujours ce qui&nbsp;<em>me&nbsp;<\/em>retient dans telle ou telle \u0153uvre \u00e9crite.<\/p>\n\n\n\n<p>Et cela suppose beaucoup de travail de recherche documentaliste, pour vous donner enfin la seconde partie de ma r\u00e9ponse, qui est celle des sources. Il faut se m\u00e9fier de soi-m\u00eame et surtout, de ses \u00ab&nbsp;intuitions&nbsp;\u00bb et s\u2019en m\u00e9fier \u00e0 concurrence de ce que l\u2019on n\u2019a rien d\u2019autre, en fin de compte, pour se guider. Dans ce genre de travail, philosophique ou critique, il faut travailler \u00e0 rassembler des faits, ce qui implique que l\u2019on accepte peu ou prou de se laisser happer par la masse prolif\u00e9rante d\u2019\u00e9crits dignes d\u2019int\u00e9r\u00eats o\u00f9 l\u2019on risque de se perdre. Ne rien \u00e9carter&nbsp;<em>a priori<\/em>&nbsp;et ne rien non plus accepter parce que \u00ab&nbsp;c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019il faut faire&nbsp;\u00bb\u2026 D\u2019o\u00f9 cette id\u00e9e de l\u2019\u0153uvre d\u2019art appliqu\u00e9e \u00e0 la philosophie, \u00e0 savoir qu\u2019il faut assumer cette position incommode d\u2019\u00e9quilibriste, o\u00f9 il faut respecter l\u2019archive, l\u2019\u00e9crit, le document, le fait, et qu\u2019il faut en m\u00eame temps travailler \u00e0 l\u2019\u00e9clairer par une lumi\u00e8re dont l\u2019archive documentaire ne peut pas \u00eatre l\u2019unique source. Toute \u0153uvre int\u00e9ressante poss\u00e8de en elle-m\u00eame quelque chose de transgressif ou de r\u00e9volutionnaire par rapport aux conventions et aux id\u00e9es re\u00e7ues de son \u00e9poque. C\u2019est le cas pour les grands philosophes tel que Kant, sur lequel j\u2019ai beaucoup travaill\u00e9, et, c\u2019est \u00e9galement le cas pour les grands \u00e9crivains, tel que Wilde, qui peut para\u00eetre un nom inattendu dans un tel contexte. Le fait est, je l\u2019ai dit, que Wilde poss\u00e8de une immense culture dont il ne fait jamais montre et qu\u2019il joue l\u2019Ancien contre le Moderne, dans sa protestation contre la violence, fasciste avant l\u2019heure, de la soci\u00e9t\u00e9 imp\u00e9riale et imp\u00e9rialiste de l\u2019Angleterre. N\u2019oublions pas qu\u2019il \u00e9tait et qu\u2019il est rest\u00e9 toute sa vie un Irlandais, et par cons\u00e9quent un \u00eatre visc\u00e9ralement m\u00e9fiant vis-\u00e0-vis de la brutalit\u00e9 et de l\u2019hypocrisie des \u00e9lites britanniques.&nbsp;Quant \u00e0 son \u00e9crire et son engagement litt\u00e9raire, il veut r\u00e9sister \u00e0 la vogue r\u00e9aliste et documentaire et se d\u00e9finit volontiers comme un visionnaire dans l\u2019\u00e9criture, raison pour laquelle il dit pr\u00e9f\u00e9rer Balzac (qui a \u00ab&nbsp;tout invent\u00e9&nbsp;\u00bb) \u00e0 Zola dont la vocation \u00ab&nbsp;r\u00e9aliste&nbsp;\u00bb est en r\u00e9alit\u00e9 et malgr\u00e9 lui fort journalistique. Chez Wilde, la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019art, c\u2019est-\u00e0-dire sa raison d\u2019\u00eatre, lui vient de son irr\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le cas particulier de ce livre, la&nbsp;dimension analytique de mon interpr\u00e9tation du&nbsp;<em>Portrait de Dorian Gray<\/em>&nbsp;(ou en tout cas de ses parties les plus essentielles \u00e0 mon sens) est indispensable, et je l\u2019ai voulue aussi rigoureusement document\u00e9e qu\u2019il m\u2019\u00e9tait possible, c\u2019est-\u00e0-dire en me gardant d\u2019\u00e9crire six cents pages\u2026 Si je puis faire valoir la tr\u00e8s grande libert\u00e9 de ton et de propos de ce roman fantastique, je ne voulais pas en taire le caract\u00e8re fortuit&nbsp;: Wilde a en effet saisi cette opportunit\u00e9 inattendue pour donner libre frein \u00e0 sa fantaisie, \u00e0 son&nbsp;<em>da\u00efm\u00f4n<\/em>, et cela lui est venu sans qu\u2019il en ait le projet d\u00fbment d\u00e9lib\u00e9r\u00e9. Cette grande libert\u00e9<em>&nbsp;<\/em>fut dans sa vie un accident exceptionnel et providentiel, car en fait, pour lui, \u00e7a n\u2019existe pas, quelque chose comme Philadelphie, au regard de Londres et de cette bonne soci\u00e9t\u00e9 au sein de laquelle il voulait, malgr\u00e9 tout, \u00eatre admis, admir\u00e9 et m\u00eame f\u00eat\u00e9. Il se retrouve, comme en r\u00e9cr\u00e9ation, \u00e0 faire quelque chose qui l\u2019amuse, qui l\u2019excite, qui le s\u00e9duit, comme vous voudrez\u2026 Quelque chose se met en branle&nbsp;dans le meilleur des cas, car il ne suffit pas d\u2019\u00e9crire pour \u00e9crire bien, ou d\u2019\u00e9crire bien pour que l\u2019inspiration s\u2019empare de vous et vous dicte ce qui s\u2019imposerait venant du ciel sans d\u00e9fense possible de votre part. Comme beaucoup d\u2019\u00e9crivains de son \u00e9poque, il veut \u00eatre lui-m\u00eame sans trop savoir de quoi il retourne et en m\u00eame temps il veut \u00eatre accept\u00e9, f\u00eat\u00e9, applaudi par un monde litt\u00e9raire dont il ne pense pas que du bien. Cette ambigu\u00eft\u00e9 est&nbsp;<em>de facto<\/em>&nbsp;incontr\u00f4lable&nbsp;: Wilde aurait pu rester un dandy prisonnier de sa propre posture, un juif de cour dans une soci\u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement r\u00e9pressive. S\u2019il s\u2019est lib\u00e9r\u00e9 par l\u2019\u00e9criture, c\u2019est tout d\u2019abord parce que se sont pr\u00e9sent\u00e9es \u00e0 lui un ensemble de circonstances qui ont lib\u00e9r\u00e9 sa propre \u00e9criture, en la soustrayant du monde litt\u00e9raire londonien qui fonctionnait alors comme une soci\u00e9t\u00e9 de cour (Nobert Elias) en laquelle tout le monde surveille tout le monde avec pour effet une sorte de st\u00e9rilisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon livre est encore et toujours un livre sur l\u2019\u00e9criture, car c\u2019est cela, l\u2019\u00e9criture&nbsp;: quelque chose s\u2019empare de vous et de vos personnages ou de votre propos&nbsp;; dans le meilleur des cas, elle vous m\u00e8ne irr\u00e9sistiblement jusqu\u2019\u00e0 un d\u00e9nouement inattendu, qui peut vous surprendre et vous enchanter\u2026 Wilde dans son recueil&nbsp;<em>Intentions&nbsp;<\/em>ne cesse de commenter ce pouvoir de l\u2019\u00e9criture po\u00e9tique, qu\u2019il oppose en cela au journalisme r\u00e9aliste. Nombreux sont les \u00e9crivains de premier plan qui font \u00e9tat de cet \u00e9tat d\u2019\u00e9garement inspir\u00e9, qui les font \u00e9crire comme jamais ils s\u2019en seraient crus capables (et je cite Marguerite Duras qui \u00e0 cet \u00e9gard me semble voire constamment juste). Pourquoi \u00e9crit-on&nbsp;? \u2013 pour savoir pourquoi on \u00e9crit. Est-ce qu\u2019on peut savoir pourquoi on \u00e9crit&nbsp;? \u2013 Non, on ne le peut pas et c\u2019est pour cela qu\u2019on continue \u00e0 \u00e9crire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je reprends le fil de la seconde partie de ma r\u00e9ponse \u00e0 votre question. Comment fait-on&nbsp;? Tout d\u2019abord, on s\u2019\u00e9vertue \u00e0 lire tr\u00e8s attentivement ce texte-l\u00e0 qu\u2019on a choisi de commenter\u2026 et j\u2019ai lu toutes les versions originales du&nbsp;<em>Portrait de Dorian Gray<\/em>, depuis la premi\u00e8re version brute et non expurg\u00e9e du feuilleton, jusqu\u2019\u00e0 la version liss\u00e9e, assagie et augment\u00e9e en livre, du roman, lequel fait \u00e0 peu pr\u00e8s le double de la version originale\u2026 J\u2019ai lu ensuite et tr\u00e8s attentivement les diff\u00e9rentes traductions, les commentaires des uns et des autres, les \u00e9tudes des sp\u00e9cialistes. De proche en proche j\u2019ai fini par lire beaucoup sur les six ans que m\u2019a pris ce p\u00e9riple intellectuel, sans parler de tout ce que j\u2019avais accumul\u00e9 comme notations pour mon livre sur&nbsp;<em>Salom\u00e9<\/em>&nbsp;paru en 2008. Ce n\u2019est pas peine perdue, loin de l\u00e0&nbsp;: l\u2019on dit volontiers que le diable se niche dans les d\u00e9tails et il faut ajouter que c\u2019est justement l\u00e0 que \u00e7a devient int\u00e9ressant&nbsp;! Pour finir, mon type de commentaire est extr\u00eamement fouill\u00e9 mais il porte, finalement, sur des parties finalement assez limit\u00e9es du&nbsp;<em>Portrait<\/em>, que j\u2019ai privil\u00e9gi\u00e9es pour leur teneur philosophique. \u00c9crire, c\u2019est r\u00e9\u00e9crire. C\u2019est l\u00e0 que le livre prend sa forme et trouve sa n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00eatre, du moins \u00e0 mes yeux. Un livre de ce genre me prend entre quatre et cinq ans non pas \u00e0 l\u2019\u00e9crire, mais \u00e0 le finaliser, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019\u00e9laguer, \u00e0 supprimer les redites, les digressions, le bois mort\u2026 Et pour tout dire, dans un tel contexte, la documentation me sert tout d\u2019abord \u00e0 v\u00e9rifier que des intuitions que j\u2019ai pu avoir sont factuellement justes ou ne r\u00e9sultent pas d\u2019illusions m\u00e9thodologiques ou de lubies de ma part.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RJ&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong><em>Pensez-vous que la figure de Wilde et son culte de la beaut\u00e9 r\u00e9sonnent encore dans notre soci\u00e9t\u00e9 contemporaine notamment \u00e0 cause d\u2019un nivellement par le bas&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>FP&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong>Voil\u00e0 donc deux questions\u2026 Celle du \u00ab&nbsp;nivellement par le bas&nbsp;\u00bb sera la seconde des deux. Je commence par notre \u00e9poque, o\u00f9, plus que jamais, le recul de la spiritualit\u00e9 est quand m\u00eame tr\u00e8s marqu\u00e9. Lorsqu\u2019on se dit volontiers \u00ab&nbsp;dingue&nbsp;\u00bb de beaut\u00e9, c\u2019est encore et toujours dans une perspective consum\u00e9riste, avec une certaine inqui\u00e9tude existentielle, comme si l\u2019on pressentait que l\u2019on n\u2019ach\u00e8te de la beaut\u00e9 qu\u2019en raison de ses impalpables effets d\u2019id\u00e9alit\u00e9 et qu\u2019en d\u00e9finitive, l\u2019on se retrouve avec une r\u00e9alit\u00e9 qui se fane tr\u00e8s vite, et qui, promettant d\u2019\u00eatre belle, n\u2019est qu\u2019assez faiblement \u00ab&nbsp;jolie&nbsp;\u00bb. Dans une telle situation, qui semble \u00eatre la r\u00e8gle commune, la beaut\u00e9 dont on existe qu\u2019elle soit imm\u00e9diatement consommable, nomme \u00e0 la fois un ph\u00e9nom\u00e8ne de surconsommation et une frustration assez g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. La religion de la beaut\u00e9 \u00e0 l\u2019usage des foules n\u2019est pas autre chose que la publicit\u00e9, avec sa culture propre, ses codes et son illusionnisme.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019en arrive maintenant \u00e0 la seconde partie de votre question, qui portait sur le nivellement par le bas. Je crois pouvoir affirmer qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 de l\u2019\u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019une esp\u00e8ce d\u2019addiction pour le joli, l\u2019agr\u00e9able et peut-\u00eatre m\u00eame le beau, une addiction que l\u2019on retrouve jusque dans le titre de mon livre,&nbsp;<em>Oscar Wilde et l\u2019obsession de la beaut\u00e9<\/em>. Et cette addiction se nourrit de la frustration que je viens d\u2019\u00e9voquer en m\u00eame temps qu\u2019elle la relance. Il y a une faim d\u2019absolu dans toute obsession, dans toute addiction et chez Wilde, l\u2019on peut encore apercevoir que la dimension sexuelle de cette obsession pour la beaut\u00e9 plastique, qui concerne le corps vivant davantage que sa repr\u00e9sentation artistique, aussi g\u00e9niale qu\u2019elle puisse \u00eatre, avoisine sans rompre sa dimension transcendante et mystique. Le langage de l\u2019adoration mystique est en effet assez voisin de celui de la fascination intens\u00e9ment sexualis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>RJ<\/em><\/strong><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Partagez-vous la vision de Wilde ou bien par ce livre avez-vous voulu apporter votre propre vision dans ce qu\u2019il \u00e9crit dans son&nbsp;<\/em>Portrait de Dorian Gray<em>.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>FP&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong>Non, je ne la partage pas. Parce que tout d\u2019abord, ce n\u2019est pas une vision d\u2019une seule pi\u00e8ce, unifi\u00e9e\u2026 Ce serait plut\u00f4t un kal\u00e9idoscope. En fait, je trouve que c\u2019est un livre\u2026 Comment dire cela&nbsp;? Si Oscar Wilde avait \u00e9t\u00e9 un bijoutier, et le&nbsp;<em>Portrait<\/em>, le bijou qu\u2019il a forg\u00e9, je dirais que la monture en est fort baroque et fragile mais je m\u2019exclamerais&nbsp;: \u00ab&nbsp;qu\u2019est-ce que les gemmes sont belles&nbsp;!&nbsp;\u00bb Par exemple, le traitement complet de son personnage du peintre est si dense et si riche qu\u2019il m\u00e9riterait d\u2019\u00eatre l\u2019unique sujet d\u2019un roman \u00e0 lui tout seul. Un rapprochement pourrait \u00eatre tent\u00e9 avec&nbsp;<em>Mort \u00e0 Venise&nbsp;<\/em>de Thomas Mann. Pour tout dire, je trouve que par moment, Wilde tourne un peu court. C\u2019est un \u00e9crivain press\u00e9, talonn\u00e9 par l\u2019urgence, prescient peut-\u00eatre de ce que le monstre qu\u2019il ne cessait de provoquer ne tarderait pas \u00e0 le broyer. Il avait raison. Reste alors une \u0153uvre, qui, \u00e0 part quelques exceptions grandioses (comme son&nbsp;<em>Salom\u00e9<\/em>&nbsp;ou son&nbsp;<em>De Profundis<\/em>) diffusent une lumi\u00e8re exceptionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RJ&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong><em>Alors que vous dites que dans d\u2019autres moments il y a des longueurs<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>FP&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong>Oui bien s\u00fbr&nbsp;! C\u2019est \u00e0 dire que Wilde a \u00e9crit un feuilleton et en fait, il s\u2019est laiss\u00e9 poss\u00e9der par son sujet et \u00e0 travers son propos, par son propre d\u00e9sir, son tropisme pour des gar\u00e7ons plut\u00f4t androgynes et non pas pour des lutteurs de foire\u2026 Sur ce point, il ne faut pas s\u2019y tromper&nbsp;: l\u2019homosexualit\u00e9 de Wilde n\u2019a pas grand-chose \u00e0 voir avec ce qu\u2019on voit aujourd\u2019hui dans la palette LGBTQ alors qu\u2019on en a fait l\u2019embl\u00e8me culturel pour ainsi dire g\u00e9n\u00e9rique. Oscar Wilde appartenait bel et bien \u00e0 son \u00e9poque et sur ce point-l\u00e0, il ne la transcendait pas. Mais cela \u00e9tant, ce qui retient mon attention dans le&nbsp;<em>Portrait de Dorian Gray<\/em>, c\u2019est tout ce qui concerne l\u2019\u00e9criture, le travail de l\u2019\u00e9criture. Wilde serait certainement surpris que je m\u2019int\u00e9resse \u00e0 la soupi\u00e8re et non pas \u00e0 la soupe, vous voyez&nbsp;? Le personnage du roman, que personnellement je pr\u00e9f\u00e8re et auquel je consacre tout mon chapitre IV, ce serait plut\u00f4t Sibyl Vane, cette actrice insolite dont Dorian Gray tombe amoureux. Je ne manque pas de dire et de r\u00e9p\u00e9ter que la pens\u00e9e qui sous-tend tout ce passage dans le livre est magnifique, extraordinaire, exceptionnelle, etc., et j\u2019en donne le d\u00e9tail. Mais, cela \u00e9tant, la construction et l\u2019intrigue plus particuli\u00e8rement en sont tout \u00e0 fait invraisemblables, b\u00e2cl\u00e9es sinon rat\u00e9es, avec du remplissage de feuilletoniste que l\u2019on aurait tort de taire et que des grands biographes comme Richard Ellman ont not\u00e9 non sans s\u00e9v\u00e9rit\u00e9. Avec Sibyl Vane, par exemple, c\u2019est un festival d\u2019invraisemblances&nbsp;: on a affaire \u00e0 une actrice improbable qui se produit tous les soirs dans un r\u00f4le diff\u00e9rent exclusivement tir\u00e9 du r\u00e9pertoire shakespearien, sur une sc\u00e8ne de dernier ordre, avec un public dont on devine la condition modeste et la basse extraction, dans le fin fond de l\u2019East End, un quartier plut\u00f4t louche. Elle est tr\u00e8s jeune, trop m\u00eame, et pourtant, c\u2019est une actrice de nature, accomplie, qui joue tout parfaitement, bien qu\u2019\u00e0 l\u2019instinct\u2026 \u00c0 l\u2019occasion de son \u00e9trange sortie de sc\u00e8ne qu\u2019elle tire du c\u00f4t\u00e9 d\u2019une abstraction tr\u00e8s moderne de distanciation, elle d\u00e9montrera une intellectualit\u00e9 extraordinairement aiguis\u00e9e avant de se suicider quand son ordalie \u2013 ou bien se sauver en br\u00fblant le th\u00e9\u00e2tre ou bien br\u00fbler elle-m\u00eame pour cesser d\u2019\u00eatre un reflet ou un simulacre existentiel. Certes, l\u2019intrigue avait besoin d\u2019une historiette romantique, avec sa fin pr\u00e9cipit\u00e9e, en queue de poisson&nbsp;: Dorian devait tomber amoureux d\u2019elle, mais sur la foi d\u2019une illusion sp\u00e9cifiquement th\u00e9\u00e2trale. Il est indistinctement amoureux du g\u00e9nie de Shakespeare et de celui de son actrice, car, sur sc\u00e8ne, il est en effet impossible de distinguer entre les deux\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>La violente brutalit\u00e9 de son suicide masque l\u2019opacit\u00e9 de ses propres motivations. Le lecteur ainsi choqu\u00e9 perd aussit\u00f4t de vue qu\u2019il n\u2019y comprend pas grand-chose, il faut le dire. De toute fa\u00e7on il est happ\u00e9 par la suite, parce que c\u2019est \u00e0 partir de ce point de crise que Dorian Gray amorce sa marche \u00e0 l\u2019ab\u00eeme et que le tableau mal\u00e9fique commence \u00e0 muter. Or dans cette sc\u00e8ne en laquelle elle performe avec une ma\u00eetrise extraordinaire son renoncement \u00e0 toute th\u00e9\u00e2tralit\u00e9, une sc\u00e8ne que j\u2019analyse dans le plus grand d\u00e9tail, Wilde tente quelque chose de g\u00e9nial, philosophiquement parlant et pour le d\u00e9tail de tout cela, je dois renvoyer \u00e0 mon livre\u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Que puis-je en dire sans faire long&nbsp;? Ce que Wilde a de g\u00e9nial est sa compr\u00e9hension visionnaire du th\u00e9\u00e2tre et du jeu de l\u2019actrice ou de l\u2019acteur. C\u2019est ce qui retient mon attention dans cette partie qui met en sc\u00e8ne Sybil Vane, un moment dans le&nbsp;<em>Portrait de Dorian Gray&nbsp;<\/em>dont l\u2019auteur et son publicpouvaient ais\u00e9ment faire l\u2019\u00e9conomie en se contentant d\u2019une intrigue conventionnelle et attendue. Elle est belle, il est beau&nbsp;; c\u2019est une actrice surdou\u00e9e, il adore le th\u00e9\u00e2tre et appr\u00e9cie au plus haut point son art&nbsp;; elle veut \u00eatre aim\u00e9e non par pour son talent d\u2019actrice mais pour elle-m\u00eame, et lui n\u2019y comprend rien, parce qu\u2019il est fonci\u00e8rement aimable et qu\u2019il n\u2019a aucun effort \u00e0 faire pour cela. Le malentendu est total, et tandis qu\u2019elle met en sc\u00e8ne le vide propre au th\u00e9\u00e2tre, elle dispara\u00eet \u00e0 ses yeux, ce qu\u2019il ne peut accepter, parce qu\u2019elle n\u2019est qu\u2019une h\u00e9ro\u00efne du th\u00e9\u00e2tre shakespearien, ce qui n\u2019est pas rien, bien s\u00fbr. Le voil\u00e0 qui rompt. Elle se suicide. On passe \u00e0 autre chose. Au niveau de l\u2019anecdote, \u00e7a ne tient pas vraiment la route , mais dans un roman fantastique, l\u2019invraisemblable ne constitue aucunement un probl\u00e8me&nbsp;; le roman se lit vite, d\u2019autant plus que la trouvaille majeure qui \u00e9clipse tout le reste est \u00e0 chercher plut\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 de la mutation mal\u00e9fique du tableau qui vieillit \u00e0 la place de son mod\u00e8le, lequel re\u00e7oit en \u00e9change de son \u00e2me la jeunesse \u00e9ternelle. Tout tourne autour de cela, en effet, de ce pacte faustien qui se noue invisiblement, sans que le Diable n\u2019apparaisse jamais. Certes, c\u2019est une \u00e2me de plus en plus laide qui transpara\u00eet dans le vieillissement prodigieux du portrait et c\u2019est l\u00e0 aussi une \u00e9nigme particuli\u00e8rement f\u00e9conde\u2026 Mais quoi qu\u2019il en soit, si, au niveau de l\u2019intrigue, l\u2019\u00e9pisode de Sibyl Vane est un tout petit peu inabouti, on ne va pas pour autant en faire reproche \u00e0 Oscar Wilde, d\u2019avoir produit un \u00ab&nbsp;portrait&nbsp;\u00bb litt\u00e9raire aussi extraordinaire, dont deux ou trois coups de pinceau auront peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 un peu donn\u00e9s \u00e0 la h\u00e2te et de traviole\u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>RJ&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong><em>Je vous la pose mais si vous ne voulez pas que je la mette dans l\u2019article, je comprendrais&nbsp;: \u00e0 qui s\u2019adresse ce livre&nbsp;? pour qui l\u2019avez-vous \u00e9crit&nbsp;? parce que j\u2019ai vraiment aim\u00e9 mais vous vous rendez compte quand m\u00eame que si on n\u2019a pas lu Wilde et m\u00eame si on l\u2019a lu il y a dix ans, on ne peut pas comprendre ce livre, je pense\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>FP&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong>Alors moi, je vous r\u00e9ponds tr\u00e8s volontiers ceci&nbsp;: personne d\u2019honn\u00eate ne peut pr\u00e9tendre savoir \u00e0 qui s\u2019adresse son \u00e9criture. D\u2019abord, parce qu\u2019il n\u2019en est pas totalement ma\u00eetre et ensuite parce que les habitudes de lecture, d\u00e9j\u00e0 insondables il y a un si\u00e8cle, se sont d\u00e9grad\u00e9es consid\u00e9rablement. Le fait est que je suis un \u00ab&nbsp;survivaliste culturel&nbsp;\u00bb&nbsp;: j\u2019\u00e9cris parce que l\u2019\u00e9criture est le soutien de toute pens\u00e9e quelque peu complexe et que j\u2019ai besoin de penser. Pourquoi&nbsp;? Je ne le sais pas. Ensuite,&nbsp;<em>everything goes&nbsp;<\/em>! Pourquoi ai-je besoin de penser&nbsp;? Eh bien, pour vous r\u00e9pondre, il faudrait que je poursuive mon travail de pens\u00e9e, m\u00eame si je sais bien que c\u2019est sans fin. Il y a des gens qui me lisent et qui me parlent de ce livre, que je croyais \u00eatre mien et dont je d\u00e9couvre dans leur regard qu\u2019il est aussi quelque chose d\u2019autre, dont je n\u2019\u00e9tais pas tr\u00e8s conscient. La pens\u00e9e fonctionne comme cela, surtout dans le dialogue, dans l\u2019oralit\u00e9 vive d\u2019une conversation&nbsp;: on se comprend enfin \u00e0 proportion de ce que l\u2019on doit s\u2019expliquer devant autrui. En fait, on se comprend de mieux en mieux par ce truchement.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour ai-je \u00e9crit ce livre&nbsp;? \u2026pour des gens \u2013 alors l\u00e0, c\u2019est un pari de confiance \u2013 \u2026pour des gens qui auront envie d\u2019aller lire ou relire le&nbsp;<em>Portrait de Dorian Gray&nbsp;<\/em>parce qu\u2019ils s\u2019int\u00e9ressent \u00e0 Oscar Wilde, et puis aussi les artistes, les \u00e9crivains eux-m\u00eames, les gens de th\u00e9\u00e2tre et peut-\u00eatre m\u00eame ceux qui ont aim\u00e9 mon pr\u00e9c\u00e9dent livre sur l\u2019auteur de&nbsp;<em>Salom\u00e9<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>RJ<\/em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong><em>Qu\u2019est-ce que vous voulez qu\u2019on retire de ce livre&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>FP<\/strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mon ambition est que chacun, en venant retirer d\u2019un tel livre ce qu\u2019il pensait y trouver, se comprenne mieux et d\u00e9couvre suffisamment de nouveaut\u00e9 pour mieux saisir \u00e0 la fois mon propos et son propre d\u00e9sir. Mais bien s\u00fbr, il y a beaucoup plus, \u00e0 commencer par le profil sulfureux d\u2019Oscar Wilde que l\u2019on va aduler ou ex\u00e9crer d\u2019embl\u00e9e sans se donner la peine de le lire vraiment. En filigrane au&nbsp;<em>Portrait de Dorian Gray<\/em>, que l\u2019on retrouvera par cons\u00e9quent, dans mon essai litt\u00e9raire,<em>&nbsp;<\/em>est cette terreur diffuse que tout d\u2019abord l\u2019on identifiera comme un \u00e9l\u00e9ment fondamental du cahier de charges du genre fantastique, mais elle est l\u2019image, peinte dessus et ton sur ton d\u2019une tout autre angoisse, une angoisse totalitaire qu\u2019int\u00e9riorisent muettement toutes les victimes des discriminations actuelles. Oscar Wilde, de propos d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, n\u2019a pas voulu m\u00ealer \u00e0 sa fiction des consid\u00e9rations morales ou de m\u0153urs. L\u2019\u00e9trange mutation mal\u00e9fique que subit le portrait est, sans explication aucune, ce qui semble rendre visible l\u2019invisible corruption de l\u2019\u00e2me de Dorian Gray. Est-ce le fruit d\u2019un pacte faustien, qui offrirait la jeunesse \u00e9ternelle pour prix d\u2019une \u00e2me, laquelle en fait est particuli\u00e8rement m\u00e9diocre&nbsp;? Cette laideur insoutenable est-elle la traduction de l\u2019<em>hubris<\/em>&nbsp;dionysiaque et bient\u00f4t bestiale et criminelle qui est la cons\u00e9quence quasi m\u00e9canique de l\u2019absoluit\u00e9 du pouvoir profond\u00e9ment transgressif, qui est celui de s\u00e9duire \u00e0 coup s\u00fbr sans jamais devoir douter de sa propre&nbsp;<em>aura&nbsp;<\/em>? Ou bien est-ce&nbsp;la tonalit\u00e9 fondamentale de l\u2019<em>\u00e9thos<\/em>&nbsp;homosexuel, du moins dans l\u2019\u00e9clairage stigmatisant du XIX<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle&nbsp;? Et si cela \u00e9tait, cette laideur accomplie provient-elle de la situation existentiellement transgressive de l\u2019homosexuel, alors qu\u2019il la vit comme une mal\u00e9diction ontologique et peut-\u00eatre m\u00eame d\u00e9moniaque, ou bien est-elle l\u2019effet indirect \u2013 et la couleur de fond, des plus sombres \u2013 d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui fixe volontiers l\u2019immense accumulation de cette haine sociale dont elle est \u00e0 tout moment capable sur l\u2019une ou l\u2019autre cible&nbsp;: l\u2019homosexuel, mais aussi le juif pour les antis\u00e9mites ou encore les personnes racis\u00e9es \u00e0 une \u00e9poque caract\u00e9ris\u00e9e par un colonialisme particuli\u00e8rement d\u00e9complex\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;C\u2019est \u00e0 la fin de mon livre que je pose la question, en r\u00e9voquant en doute l\u2019exceptionnalisme&nbsp;<em>gay<\/em>&nbsp;dont Wilde est le paradigme \u00e0 la fois g\u00e9n\u00e9rique et exceptionnel. En effet, que l\u2019on interroge aujourd\u2019hui des femmes battues, agress\u00e9es ou viol\u00e9es, des Juifs ou des Arabes pers\u00e9cut\u00e9s, ou encore des Blacks racis\u00e9s, ou encore des gens qui ont \u00e9t\u00e9 molest\u00e9s dans leur enfance, des souffre-douleurs de toute sorte\u2026 leurs r\u00e9ponses vont toutes converger vers une probl\u00e9matique commune qu\u2019elles dessinent chacune \u00e0 leur mani\u00e8re&nbsp;: ce qu\u2019il y a de commun dans tous ces cas, \u00e0 mon sens, est une certaine condition victimaire o\u00f9 l\u2019agress\u00e9 int\u00e9riorise \u00e0 son corps d\u00e9fendant le stigma que lui inflige l\u2019agresseur. D\u2019o\u00f9 la honte envahissante. D\u2019o\u00f9 l\u2019angoisse parano\u00efaque de l\u2019homosexuel victorien, que Wilde restitue assez finement, sans y toucher, sans dire les mots, \u00e0 travers la seconde partie de son livre, quand Dorian Gray prend conscience de ce qu\u2019il est, pour ainsi dire, cern\u00e9 par une justice invisible, dont il ne sait pas si elle divine, d\u00e9moniaque ou simplement humaine\u2026 Certes, le portrait est charg\u00e9 et Dorian Gray est all\u00e9, sans ciller, plusieurs fois jusqu\u2019aux crimes les plus violents et les plus bas. Voil\u00e0 ce que je voudrais que l\u2019on retire de mon livre, si toutefois on le lit jusqu\u2019au bout et que l\u2019on puisse appr\u00e9hender \u00e0 partir de mes analyses cette condition victimaire qui est assez g\u00e9n\u00e9rale dans son \u00e9tiologie, toute tendance confondue, et surtout qui n\u2019est pas exclusivement le fait des homosexuels, ceux dans l\u2019Angleterre victorienne ou ceux du monde d\u2019aujourd\u2019hui. D\u2019ailleurs, pour autant qu\u2019ils tiennent bon et ne se suicident pas \u2013 les taux sont consid\u00e9rables, 5 \u00e0 7 fois la moyenne normale, en France \u2013 ceux-ci peuvent m\u00eame d\u00e9velopper des personnalit\u00e9s et des vies fantastiques\u2026 Mais tout le monde n\u2019est pas Wilde&nbsp;! Dans le m\u00eame lot, souffrant des m\u00eames maux et des m\u00eames traumas, il y a tous ceux et toutes celles que peut cibler la haine sociale, \u00e0 l\u2019infini. Entretemps, les \u00c9tats-Unis basculent dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 la haine sociale est exalt\u00e9e, dans des proportions elles-m\u00eames \u00ab&nbsp;fantastiques&nbsp;\u00bb\u2026 Pour moi, c\u2019est important&nbsp;! Je pr\u00e9f\u00e9rerais que le lecteur de mon livre passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de tout le reste mais au moins qu\u2019il saisisse cela.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>RJ&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/em><\/strong><em>Ma derni\u00e8re question&nbsp;: quels sont vos prochains projets&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>FP&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong>Faust. Parce que je vais donner en 2026 donner sur ce mythe de Faust quelques conf\u00e9rences aux&nbsp;<em>Matins-Philo&nbsp;<\/em>dont il faut faire un peu la pub, je compte sur vous. Je ne vous en dis pas plus.&nbsp;<a href=\"https:\/\/lesmatinsphi.be\/\">https:\/\/lesmatinsphi.be<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><mark style=\"background-color:rgba(0, 0, 0, 0);color:#771313\" class=\"has-inline-color\"><strong>Pr\u00e9sentation du livre sur le site de l&rsquo;\u00e9diteur:<\/strong><\/mark><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Un \u00eatre vivant peut \u00eatre dit beau, de m\u00eame qu\u2019une oeuvre d\u2019art. Pour Oscar Wilde, la beaut\u00e9 du premier appelle \u00e0 la seconde, et l\u2019\u00e9ros inh\u00e9rent au d\u00e9sir ne prend sa v\u00e9ritable ampleur que dans la cr\u00e9ation, qu\u2019elle soit picturale ou litt\u00e9raire. Cette puissante dialectique se traduit par une architecture conceptuelle d\u2019une rare sophistication philosophique, dont le Portrait de Dorian Gray manifeste les lignes de force dans le prisme chatoyant d\u2019une fiction fantastique. C\u2019est qu\u2019en effet Wilde \u00e9crivain se veut davantage visionnaire qu\u2019analyste\u00a0: l\u2019exp\u00e9rience de la beaut\u00e9 est en elle-m\u00eame une vision surnaturelle et mystique dont la magie propre serait au demeurant magiquement naturelle, c\u2019est-\u00e0-dire sexuelle. Wilde subit et revendique \u00e0 la fois sa propre obsession pour la beaut\u00e9 qu\u2019il voit comme le \u00ab\u00a0symbole des symboles\u00a0\u00bb qui \u00ab\u00a0r\u00e9v\u00e8le tout parce qu\u2019elle n\u2019exprime rien\u00a0\u00bb. Cette obsession de toute une vie tient autant de sa personnalit\u00e9 singuli\u00e8re que de la parano\u00efa farouche de l\u2019\u00e9poque victorienne \u00e0 l\u2019encontre de la chair et du plaisir, qui fait muter le d\u00e9sir en son autre\u00a0: une rage haineuse, agressive et r\u00e9pressive dont la magie noire se fait encore sentir aujourd\u2019hui. C\u2019est ce qui transpara\u00eet, \u00e0 la longue, dans ce portrait d\u00e9licieusement mal\u00e9fique.\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Romain Janclaes publie ici sa premi\u00e8re interview dans \u00ab\u00a0L&rsquo;ivresse des livres\u00a0\u00bb, un long entretien que lui accord\u00e9 le philosophe Frank&nbsp;[&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-5580","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe","post-item clearfix"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5580","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=5580"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5580\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5582,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/5580\/revisions\/5582"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=5580"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=5580"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=5580"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}