{"id":4376,"date":"2021-06-17T12:03:00","date_gmt":"2021-06-17T10:03:00","guid":{"rendered":"http:\/\/edmondmorrel.be\/?p=4376"},"modified":"2021-06-17T12:03:01","modified_gmt":"2021-06-17T10:03:01","slug":"fabienne-havaux-peintre-de-lenigme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/edmondmorrel.be\/?p=4376","title":{"rendered":"Fabienne Havaux , peintre de l&rsquo;\u00e9nigme."},"content":{"rendered":"\n<p>C&rsquo;est \u00e0 Mons, dans <strong><a href=\"https:\/\/www.cep-editions.com\/atelier-capucins.php\">la Galerie de l&rsquo;Atelier des Capucins<\/a><\/strong> que la peintre Fabienne Havaux propose <em>De noir et d&rsquo;autre<\/em>, un ensemble d&rsquo;oeuvres r\u00e9centes accroch\u00e9es aux cimaises de ce lieu devenu un des espaces incontournables de la peinture contemporaine en F\u00e9d\u00e9ration Wallonie Bruxelles. Des oeuvres cr\u00e9\u00e9es lors du confinement mais aussi, comme pour les mettre en \u00e9vidence, des tableaux plus anciens peints dans la m\u00e9moire angoiss\u00e9e de lieux charg\u00e9s des bouleversements telluriques de l&rsquo;Histoire qui hantent l&rsquo;artiste, lieux de morts et d&#8217;emprisonnement,  camps d&rsquo;extermination , les prisons dont les murs suintent encore des cris tortur\u00e9s, les gueules cass\u00e9es de la \u00ab\u00a0grande\u00a0\u00bb guerre face aux plats paysages de l&rsquo;Yser. Richard Miller lorsqu&rsquo;il nous d\u00e9crit la peinture de Havaux identifie son myst\u00e8re par la \u00ab\u00a0lucidit\u00e9 de l&rsquo;irrepr\u00e9sentation\u00a0\u00bb. En effet, chacune des toiles les plus innocentes , les plus lumineuses , les plus contrast\u00e9es dissimule sous la beaut\u00e9 pacifique de ce qu&rsquo;elle montre, la r\u00e9alit\u00e9 tragique irrepr\u00e9sent\u00e9e. Ainsi, sous les points d&rsquo;or de gen\u00eats qui jaillissent d&rsquo;un sous bois faut-il lire, \u00e0 Birkenau, le jaillissement des \u00e9toiles jaunes port\u00e9es par celles et ceux dont les d\u00e9pouilles y ont \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9es; ainsi les fa\u00e7ades de Bogota, le ghetto de Varsovie, les noeuds ferroviaires de Bangkok sont autant de grilles de lecture que l&rsquo;artiste explore \u00e0 travers la toile. <\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"alignright size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/edmondmorrel.be\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/Capture-decran-2021-06-17-a-07.17.00.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-4378\" width=\"277\" height=\"296\" srcset=\"https:\/\/edmondmorrel.be\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/Capture-decran-2021-06-17-a-07.17.00.png 912w, https:\/\/edmondmorrel.be\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/Capture-decran-2021-06-17-a-07.17.00-768x824.png 768w, https:\/\/edmondmorrel.be\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/Capture-decran-2021-06-17-a-07.17.00-200x215.png 200w, https:\/\/edmondmorrel.be\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/Capture-decran-2021-06-17-a-07.17.00-690x741.png 690w\" sizes=\"auto, (max-width: 277px) 100vw, 277px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre, les oeuvres n\u00e9es dans le confinement, fen\u00eatres bleut\u00e9es comme pour un couvre-feu, sont-elles le reflet d&rsquo;une angoisse imm\u00e9diate, dissoci\u00e9e de l&rsquo;Histoire. Mais sa symbolique reste profond\u00e9ment ancr\u00e9e dans la m\u00e9moire imag\u00e9e des conflits anciens. La lumi\u00e8re devenue le tra\u00eetre complice des assauts, doit \u00eatre \u00e9touff\u00e9e, assombrie pour sauver ceux que l&rsquo;on imagine r\u00e9fugi\u00e9s dans des abris pr\u00e9caires. La lumi\u00e8re ainsi est-elle autant le signe de l&rsquo;espoir que de la fin.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons rencontr\u00e9 Fabienne Havaux \u00e0 Mons o\u00f9 l&rsquo;exposition se tiendra jusqu&rsquo;au dimanche 4 juillet. Nous avons rencontr\u00e9 l&rsquo;artiste et tent\u00e9 d&rsquo;identifier, dans son oeuvre et dans son inspiration, ces forces souterraines qui nourrissent une angoisse sourde dont le tableau \u00ab\u00a0La mer du Nord\u00a0\u00bb est peut-\u00eatre une des plus puissantes r\u00e9miniscences.<\/p>\n\n\n\n<p>Le catalogue de l&rsquo;exposition offre au lecteur sous le titre \u00ab\u00a0L&rsquo;art d\u00e9jou\u00e9\u00a0\u00bb une analyse sensible de l&rsquo;oeuvre et de la d\u00e9marche de Fabienne Havaux. Il est sign\u00e9 Eric Clemens.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 Richard Miller nous a autoris\u00e9 \u00e0 publier le texte o\u00f9 il \u00e9voque l'\u00a0\u00bbirrepr\u00e9sentation\u00a0\u00bb. Un texte d&rsquo;une lucidit\u00e9 exemplaire, qui situe l&rsquo;oeuvre de Fabienne Havaux dans l&rsquo;ensemble de la r\u00e9flexion philosophique qu&rsquo;il consacre \u00e0 l'\u00a0\u00bbimaginisation\u00a0\u00bb du r\u00e9el. (<em><a href=\"https:\/\/edmondmorrel.be\/?p=1035\">Nous l&rsquo;avions interview\u00e9 \u00e0 ce propos, un entretien \u00e0 retrouver sur \u00ab\u00a0L&rsquo;ivresse des livres\u00a0\u00bb <\/a><\/em>) Cette notion devient ici un instrument id\u00e9al de compr\u00e9hension de l&rsquo;oeuvre de la peintre. Elle nous guide au travers de son \u00e9nigme, ce \u00ab\u00a0sens obscur intentionn\u00e9\u00a0\u00bb. C&rsquo;est par un paradoxe que Miller conclut son analyse: \u00ab\u00a0Rien ne nous est montr\u00e9 de la violence. (&#8230;) Rien ne nous est \u00e9pargn\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Jean Jauniaux, le 17 juin 2021<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"Fabienne Havaux \u00e9voque son exposition &quot;De noir et d&#039;autre&quot;\" width=\"1170\" height=\"658\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/0fOWCQD0ygo?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0<a><strong><u>Lieux de souffrance et histoire d\u2019Europe dans la peinture de Fabienne Havaux \u00ab\u00a0, une analyse de Richard Miller<br><\/u><\/strong><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Le territoire actuel de l\u2019Union europ\u00e9enne a \u00e9t\u00e9 d\u00e9vast\u00e9 au fil des si\u00e8cles par une succession de conflits impitoyables&nbsp;: invasions, guerres de religion, guerres civiles\u2026 dont certains ont pris la forme de g\u00e9nocides. Nombre de lieux, de sites, de villes ont \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d\u2019actes d\u2019une extr\u00eame violence. Ces lieux sont des cicatrices que l\u2019Histoire a trac\u00e9es sur le sol europ\u00e9en. Cicatrices qui tendent \u00e0 se faire discr\u00e8tes ou, au contraire, qui revendiquent le droit \u00e0 la m\u00e9moire et au regard. Cette ambigu\u00eft\u00e9 est au c\u0153ur des peintures \u00ab&nbsp;m\u00e9morielles&nbsp;\u00bb de Fabienne Havaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Personne, face \u00e0 une \u0153uvre d\u2019art, ne demeure sans r\u00e9action. Tout un chacun spontan\u00e9ment tend \u00e0 juger, \u00e0 comprendre, \u00e0 ressentir, \u00e0 interpr\u00e9ter, \u00e0 m\u00e9moriser. Pour ce faire, nous franchissons spontan\u00e9ment les \u00e9tapes th\u00e9oris\u00e9es par le grand historien de l\u2019art, Erwin Panofsky<a href=\"#_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>. A commencer par ce qu\u2019il appelle le moment pr\u00e9-iconographique o\u00f9 nous saisissons les premi\u00e8res significations, autrement dit les motifs : \u00ab Qu\u2019est-ce qui est repr\u00e9sent\u00e9 ? \u00bb. C\u2019est d\u00e8s cet instant o\u00f9 notre regard tente d\u2019identifier ce qu\u2019il voit ou croit voir que le processus, ici, s\u2019enraye&nbsp;: Havaux para\u00eet nous livrer tous les motifs n\u00e9cessaires \u00e0 la reconnaissance, voire \u00e0 la connaissance des lieux, des choses, des \u00eatres&#8230; qu\u2019elle a peints dans les limites de la toile. En v\u00e9rit\u00e9, elle occulte la teneur enfouie, souterraine, imm\u00e9mor\u00e9e, la part de myst\u00e8re aurait dit Magritte, accroch\u00e9e \u00e0 cela m\u00eame qu\u2019elle \u00ab&nbsp;repr\u00e9sente&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La volont\u00e9 d\u2019<em>\u00e9garer<\/em> celui ou celle qui regarde l\u2019oeuvre et qui tente d\u2019en saisir la pleine signification caract\u00e9rise sur un mode essentiel les s\u00e9ries (les camps, l\u2019Espagne, l\u2019Est\u2026) de toiles \u00ab europ\u00e9ennes \u00bb r\u00e9alis\u00e9es \u00e0 diff\u00e9rentes \u00e9tapes de son parcours pictural par Fabienne Havaux. La repr\u00e9sentation est tronqu\u00e9e&nbsp;; non seulement elle est priv\u00e9e d\u2019\u00e9l\u00e9ments indispensables \u00e0 la saisie pr\u00e9-iconographique de sa signification, mais elle est \u00e9galement comme bloqu\u00e9e, r\u00e9ticente \u00e0 la d\u00e9termination de son <em>locus <\/em>historique. Tout est repr\u00e9sent\u00e9, mais de fa\u00e7on telle que la repr\u00e9sentation demeure inop\u00e9rante, non-rep\u00e9rable, sans voix&nbsp;: ce qui est face \u00e0 nous, lorsque nous regardons la table, les bancs, les murs d\u2019une salle intitul\u00e9e <em>Camp de Ni\u0161<\/em> (2014) demeure irrepr\u00e9sent\u00e9. Le titre m\u00eame ne fournit qu\u2019un semblant d\u2019indication. La toile para\u00eet sans <em>contenu<\/em> saisissable. Plus exactement, nous sommes plac\u00e9s d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment dans une situation o\u00f9 le contenu d\u2019embl\u00e9e nous \u00e9chappe, nous laissant seuls face \u00e0 ce que Pierre Kutzner, dans la monographie qu\u2019il a consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u0153uvre d\u2019Havaux, qualifie \u00ab&nbsp;d\u2019\u00e9nigme difficile \u00e0 cerner&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>. Le mot \u00ab&nbsp;\u00e9nigme&nbsp;\u00bb s\u2019impose en effet&nbsp;qui, par son \u00e9tymon grec, renvoie \u00e0 un sens obscur <em>intentionn\u00e9<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant d\u2019interroger le pourquoi d\u2019une telle volont\u00e9 d\u2019occultation, d\u2019irrepr\u00e9sentation du sens, <a>prenons quelques exemples, en commen\u00e7ant par celui cit\u00e9, le <em>Camp de Ni\u0161<\/em>.Il s\u2019agit du camp de concentration qui \u00e9tait appel\u00e9 \u00ab&nbsp;Croix-Rouge&nbsp;\u00bb. Tout est rest\u00e9 en place&nbsp;: les b\u00e2timents, les miradors, les cellules avec du fil barbel\u00e9 sur le sol ( cf. cette autre toile <em>Camp de Ni\u0161, cellule<\/em>) o\u00f9 les nazis entassaient les d\u00e9tenus\u2026 De ces lieux de torture et de douleur, Fabienne Havaux retient leur calme manifeste,&nbsp;\u00e0 l\u2019instar des fa\u00e7ades aux inscriptions nazies disparaissantes mais encore lisibles (<em>Camp de Ni\u0161 2<\/em> et <em>Camp de Ni\u0161 7<\/em>). Et puis il y a cette salle o\u00f9 l\u2019on voit des bancs autour d\u2019une table, le tout dispos\u00e9 sous une fen\u00eatre grillag\u00e9e laissant passer la lumi\u00e8re de jour refl\u00e9t\u00e9e sur le mur du fond&nbsp;: nous sommes dans la cantine du camp. L\u2019ensemble ne laisse d\u2019inqui\u00e9ter&nbsp;: \u00ab&nbsp;A premi\u00e8re vue, \u00e9crit Kutzner, quelque chose de familier, d\u2019intime, de connu, de quotidien (\u2026), dans un second temps, un malaise s\u2019insinue, celui que les choses ne soient pas ce qu\u2019on a pu croire\u2026&nbsp;\u00bb<\/a><a href=\"#_ftn3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>. Le malaise est pr\u00e9sent&nbsp;: la lumi\u00e8re du jour ne laisse voir que des couleurs aux tons tristes et inqui\u00e9tants. Personne ici ne vit, tout demeure impassible\u2026 Fabienne Havaux ne s\u2019avance pas plus loin, comme si elle-m\u00eame n\u2019osait p\u00e9n\u00e9trer ici, et qu\u2019elle voulait, nous retenant sur le seuil, nous tenir \u00e0 distance\u2026 Une \u00e9nigme attire et retient notre regard autour de cette table de cantine. Or, pour percevoir pleinement la signification de celle-ci, pour \u2013 selon les termes m\u00eames de Panofsky \u2013 d\u00e9passer l\u2019unit\u00e9 entre th\u00e8mes et motifs, vers l\u2019image de ce camp, la peintre <em>conna\u00eet<\/em>, elle,un \u00ab&nbsp;autre chose&nbsp;\u00bb qui n\u2019est pas montr\u00e9, qui n\u2019est pas repr\u00e9sent\u00e9&nbsp;: sur cette table de la cantine du camp de Ni\u0161 les bourreaux nazis \u00e9tendaient les prisonniers et les battaient avec des gourdins jusqu\u2019\u00e0 ce que mort s\u2019ensuive.<\/p>\n\n\n\n<p>Il en est de m\u00eame pour <em>Plaine<\/em> (2014). Dans le bord gauche, quelques vestiges de planches signalent une pr\u00e9sence humaine pass\u00e9e. Il s\u2019agit \u2013 sans que rien dans ce qui est repr\u00e9sent\u00e9 ne l\u2019indique \u2013 d\u2019une colline en Serbie, appel\u00e9e \u00ab&nbsp;Colline de Burbanj&nbsp;\u00bb. Des 30.000 hommes et femmes qui ont \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9s dans le camp de Ni\u0161, quelque 10.000 ont \u00e9t\u00e9 mitraill\u00e9s sur cette colline surplombant la ville&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>De son p\u00e9riple \u00e0 travers plusieurs pays de l\u2019Est de l\u2019Europe durant l\u2019\u00e9t\u00e9 2013, Fabienne Havaux a conserv\u00e9 les traces photographiques et les t\u00e9moignages historiques de lieux semblablement marqu\u00e9s par l\u2019extr\u00eame violence humaine qui s\u2019y est d\u00e9cha\u00een\u00e9e \u00e0 quelque \u00e9poque que ce soit. Ainsi, en 1809, les Serbes r\u00e9volt\u00e9s contre le pouvoir turc d\u00e9clench\u00e8rent, sous la conduite de Stevan Sin\u0111eli\u0107, des attaques de grande envergure en plusieurs endroits du pays&nbsp;; Miloje Petrovi\u0107 commandait les forces serbes contre la forteresse de Ni\u0161. Vaincus par l\u2019arm\u00e9e ottomane, les survivants furent d\u00e9capit\u00e9s et les t\u00eates envoy\u00e9es comme troph\u00e9es \u00e0 Istanbul. Le Sultan pr\u00e9f\u00e9ra toutefois, afin de d\u00e9courager toute vell\u00e9it\u00e9 nouvelle de r\u00e9volte, renvoyer les t\u00eates \u00e0 Ni\u0161 et y faire construire la \u00ab&nbsp;Tour aux cr\u00e2nes&nbsp;\u00bb. Celle-ci, de forme cubique, est compos\u00e9e sur chaque c\u00f4t\u00e9 de 14 rang\u00e9es comprenant 17 niches chacune, dans lesquelles ont \u00e9t\u00e9 ench\u00e2ss\u00e9es les t\u00eates des Serbes courageux mais vaincus&nbsp;: soit 952 cr\u00e2nes. Avec le temps, avec la putr\u00e9faction des peaux et des muscles, nombre de ceux-ci se sont descell\u00e9s, mais l\u2019ensemble, visible de loin, \u00e9tait encore complet lorsqu\u2019en juillet 1833, le po\u00e8te Lamartine se rendit sur place&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u2026 le soleil \u00e9tait br\u00fblant&nbsp;; \u00e0 environ une lieue de la ville, je voyais une large tour blanche s\u2019\u00e9lever au milieu de la plaine brillante comme du marbre de Paros&nbsp;(\u2026) je m\u2019assis \u00e0 l\u2019ombre de la tour pour dormir un moment&nbsp;; \u00e0 peine \u00e9tais-je assis que, levant les yeux sur le monument qui me pr\u00eatait son ombre, je vis que ses murs, qui m\u2019avaient paru b\u00e2tis de marbre ou de pierre blanche, \u00e9taient form\u00e9s par des assises r\u00e9guli\u00e8res de cr\u00e2nes humains. Ces cr\u00e2nes et ces faces d\u2019hommes, d\u00e9charn\u00e9s et blanchis par la pluie et le soleil, ciment\u00e9s par un peu de sable et de chaux, formaient enti\u00e8rement l\u2019arc triomphal qui m\u2019abritait (\u2026) A quelques-uns les cheveux tenaient encore et flottaient comme des lichens et des mousses au souffle du vent&nbsp;; la brise des montagnes soufflait vive et fra\u00eeche, et, s\u2019engouffrant dans les innombrables cavit\u00e9s des t\u00eates, des faces et des cr\u00e2nes, leur faisait rendre des sifflements plaintifs et lamentables\u2026&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>. Ces \u00e9l\u00e9ments significatifs ne sont pas \u00ab&nbsp;communiqu\u00e9s&nbsp;\u00bb dans la toile <em>Tour aux cr\u00e2nes<\/em> que Fabienne Havaux a peinte fin 2014 pour son exposition \u00e0 la Galerie Espace Blanche \u00e0 Bruxelles. Nombre de visiteurs ont cru y voir un amoncellement de cr\u00e2nes \u00e0 l\u2019instar de ceux accumul\u00e9s dans certaines cryptes chr\u00e9tiennes, comme \u00e0 Rome&#8230; M\u00eame en repr\u00e9sentant des cr\u00e2nes et des niches \u00e9vid\u00e9es, m\u00eame en communiquant donc une signification plus imm\u00e9diate de ce qui est repr\u00e9sent\u00e9 \u2013 \u00e0 la diff\u00e9rence, par exemple, de la \u00ab&nbsp;cantine&nbsp;\u00bb du camp de Ni\u0161, ou avec la \u00ab&nbsp;plaine&nbsp;\u00bb sur la colline de Burbanj \u2013 la peintre d\u00e9robe l\u2019essentiel, \u00e9gare le regard, irrepr\u00e9sente le \u00ab&nbsp;vrai&nbsp;\u00bb contenu&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><a>La m\u00eame d\u00e9marche, \u00e0 des degr\u00e9s divers, est pr\u00e9sente dans plusieurs \u0153uvres \u00ab&nbsp;rapport\u00e9es&nbsp;\u00bb de son s\u00e9jour \u00e0 Varsovie, en d\u00e9cembre 2012. <em>Varsovie<\/em> (2014)&nbsp;est un d\u00e9dale dans les sous-sols de l\u2019ancien et prestigieux h\u00f4tel \u00ab&nbsp;Europejski&nbsp;\u00bb. Rebaptis\u00e9 \u00ab&nbsp;Europ\u00e4isches Hotel&nbsp;\u00bb lorsqu\u2019il fut occup\u00e9 par les nazis, il fut d\u00e9truit durant l\u2019Insurrection de Varsovie en 1944. Reconstruit, cet h\u00f4tel fut r\u00e9quisitionn\u00e9 par les sovi\u00e9tiques. Aujourd\u2019hui, ces sous-sols abritent le restaurant U Kucharzy. Mais la violence ici aussi, le long de ces murs carrel\u00e9s de blanc, a r\u00e9pandu le sang de l\u2019Histoire. Un sang effac\u00e9, mais ineffa\u00e7able, irrepr\u00e9sentable. De Varsovie \u00e9galement, la \u00ab&nbsp;fa\u00e7ade aux photographies&nbsp;\u00bb, dans la rue que les Varsoviens appellent la \u00ab&nbsp;rue de la mort&nbsp;\u00bb&nbsp;: Ulica Prozna, seul lieu restant du Ghetto juif ras\u00e9 par les nazis en 1943. Ou encore la cage d\u2019escaliers de <em>Varsovie, Praga<\/em>. Praga, quartier pauvre sur la rive droite de la Vistule, a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truit \u00e0 plusieurs reprises, notamment lors de l\u2019insurrection polonaise contre les Russes en 1794&#8230; Praga, moqu\u00e9 par Pouchkine<\/a><a href=\"#_ftn5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>, lui-m\u00eame port\u00e9 par la haine des Russes \u00e0 l\u2019encontre de la Pologne\u2026 Praga o\u00f9 les Polonais juifs et non-juifs furent pers\u00e9cut\u00e9s par les nazis tandis que l\u2019Arm\u00e9e Rouge attendait non loin del\u00e0\u2026 De ces temps d\u2019horreur, Havaux ne retient qu\u2019un recoin que ne peuvent compl\u00e8tement d\u00e9serter ni le malheur ni la peur. Il en va de m\u00eame pour les parcelles du Mur qui, dans le Berlin r\u00e9unifi\u00e9, sont des vestiges silencieux de la Guerre froide (<em>Le mur de la Libert\u00e9 I<\/em> et <em>II<\/em>, 2015)&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Effacement volontaire des significations, \u00e9videment de la repr\u00e9sentation du sein m\u00eame de la repr\u00e9sentation. D\u00e9signification du figuratif par les voies m\u00eames de la figuration. Fabienne Havaux <em>abstrait<\/em> du r\u00e9el repr\u00e9sent\u00e9 les savoirs concrets qui sont indispensables \u00e0 l\u2019identification de celui-ci. L\u2019\u0153uvre qui montre de la fa\u00e7on la plus \u00e9vidente la dissolution du r\u00e9el-concret en un devenir-image abstrait, a pour titre <em>Fa\u00e7ade 4 <\/em>(2006). Elle est partie int\u00e9grante de la s\u00e9rie <em>Belchit\u00e9<\/em> (2006-2007) expos\u00e9e pour la premi\u00e8re fois au Centre culturel d\u2019Uccle. Cette repr\u00e9sentation d\u2019une fa\u00e7ade est la plus \u00e9pur\u00e9e de la s\u00e9rie. Partant du bord gauche de la toile, les murs s\u2019effacent peu \u00e0 peu&nbsp;: notre regard, imperceptiblement, glisse de l\u2019art figuratif \u00e0 l\u2019abstraction non-figurative, sorte de clignement de l\u2019\u0153il par lequel le peintre atteste son accointance avec ce qui \u00e9chappe \u00e0 la repr\u00e9sentation. A commencer par la signification intrins\u00e8que de ce qui est peint. Ces fa\u00e7ades sont directement inspir\u00e9es par Belchit\u00e9, village au sud de Saragosse, laiss\u00e9 en ruines depuis sa destruction compl\u00e8te et le massacre de sa population en 1937, durant la Guerre civile espagnole. Jamais reconstruit depuis lors, ce village fant\u00f4me est lui-m\u00eame devenu l\u2019image de la cruaut\u00e9 d\u2019une guerre entre proches. Cruaut\u00e9 sur laquelle s\u2019ouvre implacablement <em>La Guerre Civile<\/em> de Montherlant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis la guerre des prisons et des rues, celle du voisin contre le voisin, celle du rival contre le rival, celle de l\u2019ami contre l\u2019ami. Je suis la guerre civile, celle o\u00f9 l\u2019on sait pourquoi l\u2019on tue et qui l\u2019on tue&nbsp;\u00bb, tandis qu\u2019un des personnages s\u2019\u00e9crie&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce n\u2019est pas ici que je voudrais en liquider quelques-uns, c\u2019est dans la cour de leurs maisons\u2026&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>. C\u2019est ce caract\u00e8re absolu du mal \u2013 au c\u0153ur des maisons, derri\u00e8re les fa\u00e7ades et sous les yeux des fen\u00eatres \u2013 que le peintre a choisi de retenir et de fixer. Plut\u00f4t que de repr\u00e9senter des combattants et des cadavres, elle peint un monde dans lequel l\u2019homme ne peut plus, au sens propre comme au sens <em>figur\u00e9<\/em>, habiter. Une fois encore, il importe de conna\u00eetre ce r\u00e9f\u00e9rent pr\u00e9-iconographique pour ne pas limiter les <em>motifs<\/em> fa\u00e7ade, mur, fen\u00eatre, maison\u2026 aux <em>th\u00e8mes<\/em> habitation, village natal\u2026, ni en d\u00e9gager une signification intrins\u00e8que, un <em>contenu<\/em> qui serait erron\u00e9. Ou simplement qui serait autre&nbsp;: il n\u2019est pas anodin d\u2019exprimer cette r\u00e9serve.&nbsp; Pourquoi&nbsp;? Car en travaillant de la sorte, en donnant jour \u00e0 des compositions qui \u00e9chappent aux r\u00e8gles de la repr\u00e9sentation, en \u00e9garant&nbsp; le regard du spectateur vers des significations qui ne correspondent pas au contenu de ce qui est montr\u00e9, Fabienne Havaux, par contre-coup, rend manifestes les illusions de la peinture repr\u00e9sentative, laquelle fait prendre les lignes, couleurs, formes, volumes\u2026 pour la chose \u00ab&nbsp;reproduite&nbsp;\u00bb. Nous trompant, Havaux r\u00e9v\u00e8le le pot aux roses ou le miroir aux illusions&nbsp;: vous croyez voir la table d\u2019une cantine mais vous ne voyez pas la \u00ab&nbsp;signification intrins\u00e8que&nbsp;\u00bb, le \u00ab&nbsp;contenu&nbsp;\u00bb de cette table&nbsp;! En peignant de la sorte, en ne se soumettant pas aux illusions de la peinture repr\u00e9sentative, elle rend manifeste un autre degr\u00e9 de v\u00e9racit\u00e9 de l\u2019art de peindre. C\u2019est en nous cachant la signification de la table, que, par une sorte de \u00ab&nbsp;qui perd, gagne&nbsp;\u00bb elle nous y rend attentifs, nous appelle \u00e0 d\u00e9passer l\u2019imm\u00e9diate certitude pour la v\u00e9rit\u00e9 de cette table <em>devenue d\u00e9sormais image<\/em> de cruaut\u00e9 et d\u2019extr\u00eame violence.<\/p>\n\n\n\n<p><a>L\u2019irrepr\u00e9sentation chez Fabienne Havaux est une forme de lucidit\u00e9&nbsp;: ce que <em>montre<\/em> en effet la table de cantine, c\u2019est l\u2019humaine impossibilit\u00e9 de voir \u2013 au sens plein du terme \u2013 l\u2019extr\u00eame violence ex\u00e9cutant ses \u00ab&nbsp;basses \u0153uvres&nbsp;\u00bb. Comme si le pouvoir de donner r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 ce que l\u2019on voit \u00e9tait bloqu\u00e9, s\u2019arr\u00eatait \u00e0 la limite de l\u2019humanit\u00e9. \u00catre un \u00eatre humain, c\u2019est avoir la facult\u00e9 de voir les choses, les saisir, les comprendre, les interpr\u00e9ter, les imager, les exprimer, les repr\u00e9senter\u2026 Cette facult\u00e9 est comme atrophi\u00e9e devant l\u2019horreur, tandis que l\u2019art est comme rendu inop\u00e9rant. Toute \u0153uvre qui tend \u00e0 rendre, \u00e0 restituer l\u2019extr\u00eame violence sous ses modalit\u00e9s les plus diverses est vou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chec, demeurant n\u00e9cessairement dans un en-de\u00e7a<\/a><a href=\"#_ftn7\"><sup>[7]<\/sup><\/a>. Partant, toute entreprise, litt\u00e9raire, cin\u00e9matographique, picturale\u2026, qui y pr\u00e9tend est \u00e9thiquement suspecte. C\u2019est cette impossibilit\u00e9 m\u00eame que met en sc\u00e8ne Fabienne Havaux \u00e0 travers le silence dont ne cesse de r\u00e9sonner sa peinture&nbsp;: les souffrances endur\u00e9es par les corps d\u00e9nud\u00e9s, maintenus sur cette table et battus jusqu\u2019\u00e0 ce que la mort ne soit plus qu\u2019une issue sans esp\u00e9rance, on ne peut les peindre. Elles sont, strictement, impeignables&nbsp;; non parce que le peintre ne le peut pas, mais parce que l\u2019\u00eatre humain qu\u2019il est ne le peut pas. Du coup, en \u00ab montrant \u00bb cette limite, Havaux peint ce contre quoi se dressent la paix et l\u2019humanisme europ\u00e9ens.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019irrepr\u00e9sentation va au bout d\u2019elle-m\u00eame dans deux toiles dont les titres sont extraits de la po\u00e9sie de Paul Celan&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Ginsterlicht, gelb,\u2026<\/em>&nbsp;\u00bb (\u00ab&nbsp;Lumi\u00e8re du gen\u00eat, jaune,\u2026&nbsp;\u00bb)<a href=\"#_ftn8\"><sup>[8]<\/sup><\/a> et <a>\u00ab&nbsp;<em>Schimmelgr\u00fcn ist das Haus des Vergessens<\/em>&nbsp;\u00bb <\/a>(\u00ab&nbsp;Vert moisi est la maison de l\u2019oubli&nbsp;\u00bb)<a href=\"#_ftn9\"><sup>[9]<\/sup><\/a>. Regardant celles-ci, nous voyons deux motifs naturels (lesquels sont quasiment inexistants dans le travail de Fabienne Havaux), \u00e0 savoir un buissonnement de gen\u00eats et un \u00e9tang dans un sous-bois. En fait, ces deux \u0153uvres ont \u00e9t\u00e9 con\u00e7ues \u00e0 Birkenau au printemps 2015. On se souvient alors que le jaune des gen\u00eats est, chez Celan, li\u00e9e \u00e0 la couleur de l\u2019\u00e9toile infamante. On se rend compte aussi que la tranquillit\u00e9 des arbres et de l\u2019eau dormante ne peut recouvrir compl\u00e8tement les quatre st\u00e8les qui, discr\u00e8tes, bordent l\u2019\u00e9tang dans lequel les nazis faisaient d\u00e9verser les brouettes contenant les cendres<a href=\"#_ftn10\"><sup>[10]<\/sup><\/a> rest\u00e9es dans les fours cr\u00e9matoires. St\u00e8les silencieuses, comm\u00e9moratives et inexorablement vaines. Douleur restante aux sources m\u00eames de la nature.<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les attitudes que suscite la lucidit\u00e9, une forme d\u2019ironie par rapport \u00e0 la vie est un recours possible. Le regard en alerte avec lequel elle \u00e9pie les lieux pour y rechercher, loin en arri\u00e8re de ce qui se voit, l\u2019imm\u00e9mor\u00e9 pr\u00e9sent et souterrain, n\u2019est pas non plus sans r\u00e9v\u00e9ler parfois l\u2019une ou l\u2019autre surprise. Tel est le cas d\u2019un retour au pass\u00e9 europ\u00e9en des <em>conquistadores<\/em>, mais aussi \u00e0 celui de la R\u00e9volution \u2013 n\u00e9e des suites de 1789 \u2013 dans les colonies espagnoles et portugaises d\u2019Am\u00e9rique latine : <em>Colombie, Panopticon<\/em> (2014). Cette toile de grandes dimensions \u00ab&nbsp;est&nbsp;\u00bb un mur&nbsp;! Celui d\u2019une des 104 cellules qui composait le \u00ab&nbsp;Panopticon&nbsp;\u00bb, p\u00e9nitencier de Colombie le plus r\u00e9put\u00e9 pour ses conditions inhumaines. D\u00e9couvert par elle lors de son s\u00e9jour \u00e0 Bogota, en mars 2014, et vu comme l\u2019image m\u00eame de l\u2019enfermement violent et de l\u2019incarc\u00e9ration sans espoir, ce mur a \u00e9t\u00e9 peint rapidement d\u00e8s son retour dans son atelier \u00e0 Bruxelles, capitale de l\u2019Union europ\u00e9enne.&nbsp; Face \u00e0 cette \u0153uvre magnifique, nous pourrions consid\u00e9rer avoir affaire \u00e0 une repr\u00e9sentation de type traditionnel&nbsp;: ceci est un mur de prison. Mais, ironie de l\u2019irrepr\u00e9sentation, une donn\u00e9e \u00ab&nbsp;pr\u00e9-iconographique&nbsp;\u00bb fait d\u00e9faut. Ce mur est certes celui d\u2019une prison qui fut construite en 1874, mais qui en 1946 a \u00e9t\u00e9 transform\u00e9e en un Mus\u00e9e d\u2019art&nbsp;: le Museo Nacional de Colombia. Les responsables ont laiss\u00e9 apparents l\u2019un ou l\u2019autre mur sur lequel les d\u00e9tenus ont grav\u00e9 leur douleur. La peintre s\u2019est immisc\u00e9e dans ce glissement ambigu du p\u00e9nitentiaire, dont le r\u00f4le est d\u2019enfermer et de cacher au regard, au mus\u00e9al, dont le r\u00f4le est de conserver et d\u2019exposer au regard. A quel mur avons-nous affaire&nbsp;? A quelle mise en sc\u00e8ne participons-nous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le travail de Fabienne Havaux sur l\u2019irrepr\u00e9sentation picturale du r\u00e9el nous montre que nous ne voyons jamais la r\u00e9alit\u00e9, mais toujours une <em>image<\/em> de celle-ci. Jusqu\u2019\u00e0 assumer l\u2019image d\u2019une image, autrement dit la vision de ce qui d\u00e9j\u00e0 est une oeuvre d\u2019art qui a pris place dans notre r\u00e9alit\u00e9 naturelle. En 2009, Fabienne Havaux se rend \u00e0 Portbou, ville fronti\u00e8re entre France et Espagne o\u00f9 le 26 septembre 1940 le philosophe Walter Benjamin a trouv\u00e9 la mort. En forme d\u2019hommage, cinquante ans plus tard, le sculpteur isra\u00e9lien Dani Karavan cr\u00e9e \u00e0 cet endroit <em>Passages<\/em>,m\u00e9morial commandit\u00e9 par l\u2019Allemagne. Havaux peint l\u2019escalier enserr\u00e9 entre deux parois d\u2019acier et qui se termine soudainement sur ce qui pour le promeneur devient l\u2019attraction du vide surplombant la M\u00e9diterran\u00e9e. Rien, de nouveau, ne nous est dit de ce retour de la culture europ\u00e9enne, qu\u2019incarnait Walter Benjamin, \u00e0 son lieu d\u2019origine, le Mare nostrum. Rien ne nous est montr\u00e9 de la violence de ce retour. Rien ne nous en est \u00e9pargn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Richard Miller<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> Erwin Panofsky, <em>L\u2019histoire de l\u2019art est une discipline humaniste<\/em>, in <em>L\u2019\u0153uvre d\u2019art et ses significations Essais sur les arts \u00ab&nbsp;visuels&nbsp;\u00bb<\/em>, trad.<br>M. et B. Teyss\u00e8dre, Paris, Gallimard, Sciences humaines, 1969, p. 27 et sq.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a> Pierre Kutzner, <em>Havaux, ce qui survit<\/em>, Charleroi, Editions du CEP (Cr\u00e9ations-Europe-Perspectives), 2014, n.p.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a> Ibid.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a> Alphonse de Lamartine, <em>Souvenirs, impressions, pens\u00e9es et paysages pendant Un voyage en Orient (1832-1833) ou Notes d\u2019un voyageur<\/em>, \u00e9d. pr\u00e9sent\u00e9e, \u00e9tablie et annot\u00e9e par Sophie Basch, Paris, Gallimard, Folio classique, 2011, p. 765, (1<sup>\u00e8re<\/sup> \u00e9d. 1835).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a> Alexandre Pouchkine, <em>A ceux qui calomnient la Russie<\/em>, in <em>Po\u00e9sies<\/em>, trad. Louis Martinez, Paris, Gallimard, Po\u00e9sie, 1994, p. 151-152&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u2026 et muets pour vous le Kremlin et Praga&nbsp;\u00bb. Ce texte pol\u00e9mique a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit en 1831, par Pouchkine \u00e0 l\u2019encontre de ceux qui, en Europe, voulaient soutenir la Pologne insurg\u00e9e contre la Russie et qui critiquaient la r\u00e9pression \u00e9pouvantable d\u00e9cid\u00e9e par le Tsar Nicolas 1<sup>er<\/sup>. Pour saisir la condition historique douloureuse de cette partie de Varsovie, on peut se souvenir que c\u2019est dans ces rues que Roman Polanski a choisi de tourner <em>Le Pianiste <\/em>(2002).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a> Henry de Montherlant, <em>La Guerre civile<\/em>, Paris, Gallimard, Le Manteau d\u2019Arlequin, 1965, p.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\"><sup>[7]<\/sup><\/a> Sur la limite infranchissable que repr\u00e9sente l\u2019extr\u00eame violence pour notre facult\u00e9 d\u2019imaginiser la r\u00e9alit\u00e9, cf. Richard Miller, <em>L\u2019imaginisation du r\u00e9el<\/em>, op. cit., p. 512 et sq. Sur le concept d\u2019<em>extr\u00eame violence<\/em> en tant que tel, cf. Etienne Balibar, <em>Violence et civilit\u00e9<\/em>,&nbsp;Paris, Galil\u00e9e, 2010.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref8\"><sup>[8]<\/sup><\/a> Paul Celan, <em>Mati\u00e8re de Bretagne<\/em>, in <em>Choix de po\u00e8mes r\u00e9unis par l\u2019auteur<\/em>, Paris, Gallimard, Po\u00e9sie, 1998, p. 144. Sur la couleur jaune, cf. la note de Jean-Pierre Lefebvre, ibid., p. 344.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref9\"><sup>[9]<\/sup><\/a> Paul Celan, D<em>er Sand aus den Urnen <\/em>(Le sable des urnes), in <em>Choix de po\u00e8mes<\/em>, op. cit. , p. 30. \u00ab&nbsp;<em>Schimmelgr\u00fcn ist das Haus des Vergessens<\/em>&nbsp;\u00bb montre \u00e0 voir le lac de la prairie aux bouleaux au bout du camp d\u2019extermination de Birkenau.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref10\"><sup>[10]<\/sup><\/a> \u00ab&nbsp;Le sable des urnes peut \u00eatre entendu comme une p\u00e9riphrase d\u00e9signant la cendre&nbsp;\u00bb, in <em>Jean-Michel Maulpoix commente Choix de po\u00e8mes de Paul Celan<\/em>, Paris, Gallimard, Folio, 2009, p. 100.<\/p>\n\n\n\n<p> <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;est \u00e0 Mons, dans la Galerie de l&rsquo;Atelier des Capucins que la peintre Fabienne Havaux propose De noir et d&rsquo;autre,&nbsp;[&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":4378,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[9,8],"tags":[],"class_list":["post-4376","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-entre-les-lignes","category-essais","post-item clearfix"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4376","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4376"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4376\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4381,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4376\/revisions\/4381"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/4378"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4376"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4376"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4376"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}