{"id":2419,"date":"2013-09-07T09:09:30","date_gmt":"2013-09-07T07:09:30","guid":{"rendered":"http:\/\/edmondmorrel.be\/?p=2419"},"modified":"2020-11-04T09:20:24","modified_gmt":"2020-11-04T08:20:24","slug":"le-divan-de-staline-de-jean-daniel-baltassat-aux-editions-du-seuil","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/edmondmorrel.be\/?p=2419","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Le divan de Staline\u00a0\u00bb de Jean-Daniel Baltassat aux Editions du Seuil"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019argument de ce neuvi\u00e8me roman de Jean-Daniel Baltassat est n\u00e9 d\u2019une visite qu\u2019il effectua nagu\u00e8re dans le palais Likani \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de la ville de Borjomi. Dans cette r\u00e9sidence d\u2019\u00e9t\u00e9, datant de la Russie Tsariste, Staline aimait \u00e0 se retirer. Le roman de Baltassat \u00e9voque un bref s\u00e9jour que le Petit p\u00e8re du Monde y effectua en 1950. Le roman s\u2019ouvre sur le vieux dictateur en train de couper des roses et de m\u00e9diter sur la mort, sur l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re et sur l\u2019\u00e9ternit\u00e9. R\u00eaverie de vieillard plut\u00f4t que m\u00e9ditation. En effet, \u00ab&nbsp;<em>la mort est le souci des faibles , pour les puissants, c\u2019est une \u0153uvre qui se pr\u00e9pare de loin&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;Et Staline&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;vieux dans le sac d\u2019os, (est) encore joueur comme \u00e0 vingt ans pour ce qui est du reste et du go\u00fbt de l\u2019\u00e9ternit\u00e9&nbsp;\u00bb<\/em>.<br>Prenant appui sur ces quelques jours, Baltassat entre et nous fait entrer dans une intimit\u00e9 sid\u00e9rante avec Staline, que le romancier met litt\u00e9ralement \u00e0 nu. Ici, il ne s\u2019agit pas d\u2019une cr\u00e9ature imaginaire, mais d\u2019une figure r\u00e9elle et terrifiante, dont chacun d\u2019entre nous a d\u00e9j\u00e0 une image, nourrie des repr\u00e9sentations qui ont jalonn\u00e9 le r\u00e8gne du tsar rouge.<br>Baltassat sait que le roman est un formidable instrument d\u2019investigation de l\u2019Histoire (\u00ab&nbsp;avec une grande Hache&nbsp;\u00bb comme aimait \u00e0 dire George Perec). En se fondant sur une documentation d\u2019autant plus riche que des archives ont \u00e9t\u00e9 rendues accessibles &#8211; de fa\u00e7on \u00e9ph\u00e9m\u00e8re il est vrai&#8230;- lors de la perestro\u00efka, le romancier affronte le titan avec ses armes&nbsp;d\u2019\u00e9crivain. Il invente une unit\u00e9 de temps et de lieu qui met \u00e0 vif la conscience, exacerbe la confrontation des protagonistes, les vrais et les \u00ab\u00a0faux\u00a0\u00bb, les r\u00e9els et les imaginaires. Par cercles excentriques successifs, Baltassat part de l\u2019inconscient le plus intime de Staline (r\u00e9v\u00e9l\u00e9 lors de simulacres de psychanalayse sur le \u00ab&nbsp;divan \u00ab&nbsp;&nbsp;qui donne son titre au livre), aux diff\u00e9rentes pi\u00e8ces du Palais Likani \u2013 organisation en r\u00e9duction du pouvoir sovi\u00e9tique, avec l\u2019arm\u00e9e, le service secret, la police politique, le petit peuple prostern\u00e9, l\u2019ombre de L\u00e9nine\u2026-&nbsp;; il nous en \u00e9loigne \u00e0 intervalles r\u00e9guliers pour hanter le parc du Palais \u2013 comme une maquette de la Russie, ind\u00e9chiffrable, vibrant du jeu de la lumi\u00e8re et des brouillards, hant\u00e9e par les silhouettes mena\u00e7antes des forces de l\u2019ordre et de la s\u00e9curit\u00e9, \u00e0 moins que ce ne soit une repr\u00e9sentation du Goulag&#8230;-&nbsp;; il nous en \u00e9carte encore pour \u00e9largir l\u2019espace aux conflits qui se pr\u00e9parent dans le monde \u2013 nous sommes \u00e0 la veille de la Guerre de Cor\u00e9e- et revenir ensuite au plus pr\u00e8s de Staline, insomniaque inform\u00e9 \u00e0 chaque instant de ce qui se d\u00e9roule o\u00f9 que ce soit\u2026<br>Le pr\u00e9texte de ce s\u00e9jour dans sa G\u00e9orgie natale est aussi imaginaire que plausible&nbsp;: rencontrer l\u2019auteur d\u2019une projet de&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;monument d\u2019\u00e9ternit\u00e9&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;que le Politburo veut \u00e9lever \u00e0 la gloire du Petit P\u00e8re.&nbsp;Un jeune artiste prodige, Danilov, a \u00e9t\u00e9 convoy\u00e9 dans le Palais et attend &#8211; enferm\u00e9 avec la maquette de son projet dans une remise de cal\u00e8ches &#8211; le moment de rencontrer Staline. Pendant ce temps, le dictateur vaque au jeu de la terreur, v\u00e9rifie qu\u2019il l\u2019inspire toujours, se confronte aux souvenirs d\u2019enfance et de jeunesse qui le hantent dans des r\u00eaves \u00e0 l\u2019imagerie inspir\u00e9e des westerns qu\u2019il se fait projeter pendant ses insomnies.<br>Danilov, l\u2019artiste de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 , et Lidia, l\u2019ancienne ma\u00eetresse, incarnation du pass\u00e9 et de la conscience, sont des inventions que le romancier introduit dans la r\u00e9alit\u00e9 \u00ab&nbsp;historique&nbsp;\u00bb. Arm\u00e9 de ces protagonistes Baltassat aborde la confrontation d\u2019un des plus sanguinaires&nbsp;dictateurs du si\u00e8cle dernier, avec sa conscience et sa mort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On le sait, l\u2019argument ne fait pas un roman, il est son \u00e9nergie de d\u00e9part. Baltassat s\u2019arcboute sur l\u2019histoire qu\u2019il nous raconte, sur les inventions qu\u2019il m\u00eale au r\u00e9el \u2013 n\u2019avons-nous pas v\u00e9rifi\u00e9 si Danilov \u00e9tait vrai ou pas&nbsp;?- pour nous laisser, sid\u00e9r\u00e9s, \u00e0 la fin du livre, devant ce qui aurait pu \u00eatre une m\u00e9taphore absolue de la barbarie si cela n\u2019avait \u00e9t\u00e9 une r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019histoire du Goulag sib\u00e9rien telle qu\u2019elle s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e en 1933 sur l\u2019\u00eele de Nazino.<br>Une fois le livre referm\u00e9, ne nous quittent plus ces images tant le romancier nous les a donn\u00e9 \u00e0 voir, \u00e0 sentir, \u00e0 entendre. On se demande s\u2019il est peintre, cin\u00e9aste, musicien et romancier \u00e0 la fois. On pressent alors qu\u2019il nous a entra\u00een\u00e9 dans un cercle ultime, celui qui nous guettait entre les lignes et nous interrogeait en r\u00e9alit\u00e9 sur l\u2019affrontement entre la barbarie et l\u2019humanit\u00e9. Mais aussi, entre&nbsp;le pouvoir et l\u2019Art. Mais encore entre la mort et l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un roman exige du lecteur&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;la suspension volontaire de l\u2019incr\u00e9dulit\u00e9&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/em>(Coleridge).&nbsp;Baltassat, jouant de la v\u00e9rit\u00e9 inaccessible de l\u2019Histoire et du mensonge indispensable de la litt\u00e9rature, nous plonge dans une suspension salutaire de l\u2019aveuglement.&nbsp;<br>N\u2019est-ce pas ce dont notre \u00e9poque a le plus grand besoin&nbsp;?<br>N\u2019est-ce pas la fonction de l\u2019art&nbsp;?<br>Et de la litt\u00e9rature \u2013 lorsqu\u2019elle est de ce niveau-ci-&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Edmond Morrel<\/strong><br>(Entretien avec Jean-Daniel Baltassat r\u00e9alis\u00e9 chez l\u2019auteur, dans la Creuse)<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed-spotify wp-block-embed is-type-rich is-provider-spotify wp-embed-aspect-21-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"Spotify Embed: &quot;Le divan de Staline&quot; de Jean-Daniel Baltassat aux Editions du Seuil 1\/2\" width=\"100%\" height=\"232\" allowtransparency=\"true\" frameborder=\"0\" allow=\"encrypted-media\" src=\"https:\/\/open.spotify.com\/embed-podcast\/episode\/0q92FMEOVwQFmb2JMUg3b7?si=VC8bq9hqQwaiczmVG3OI3A\"><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed-spotify wp-block-embed is-type-rich is-provider-spotify wp-embed-aspect-21-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"Spotify Embed: &quot;Le divan de Staline&quot; de Jean-Daniel Baltassat aux Editions du Seuil 2\/2\" width=\"100%\" height=\"232\" allowtransparency=\"true\" frameborder=\"0\" allow=\"encrypted-media\" src=\"https:\/\/open.spotify.com\/embed-podcast\/episode\/0csRGBz1WddIWPiECfX2vV\"><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">PS&nbsp;: Dans ses remerciements, JD Baltassat rend , entre autres, hommage \u00e0&nbsp;<a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Vassili_Grossman%C2%A0\" rel=\"noreferrer noopener\" target=\"_blank\">Vassili Grossman<\/a>. L\u2019occasion nous est donn\u00e9e ici, comme lui, de&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;payer tribut \u00e0 l\u2019immense auteur de Vie et Destin prodigieux chef-d\u2019\u0153uvre romanesque du si\u00e8cle chien-loup&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"http:\/\/www.seuil.com\/livre-9782021116700.htm\" rel=\"noreferrer noopener\" target=\"_blank\">Sur le site de l\u2019\u00e9diteur<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>1950. Borjomi, G\u00e9orgie.<br>Pour quelques jours, Staline se retire au pays natal dans le palais d\u00e9cadent de feu le grand duc Mikhailovich. \u00c0 la demande de la Vodieva, qui pr\u00e9tend l\u2019avoir toujours aim\u00e9 et ne lui avoir jamais menti, il y re\u00e7oit le jeune peintre prodige du r\u00e9alisme socialiste, Danilov, concepteur d\u2019un monument d\u2019\u00e9ternit\u00e9 \u00e0 la gloire du Petit P\u00e8re des Peuples.<br>Dans le bureau ducal, un divan identique \u00e0 celui de Freud \u00e0 Londres. M\u00eame kilims sur la couche et aux murs. \u00ab&nbsp;Que Staline dorme sur le divan du charlatan viennois, j\u2019en connais \u00e0 qui \u00e7a plairait de l\u2019apprendre&nbsp;\u00bb, dit Iossif Vissarionovitch.<br>On a beau \u00eatre dans l\u2019\u00e2ge de la grande usure des \u00e9motions, on a encore le go\u00fbt du jeu.<br>Voil\u00e0 comment les choses vont se passer&nbsp;: pendant que Danilov subira les interrogatoires du redoutable g\u00e9n\u00e9ral Vlassik, Staline s\u2019installera sur le divan et la belle Vodieva prendra le fauteuil. Elle pratiquera la pr\u00e9tendue technique d\u2019interpr\u00e9tation des r\u00eaves du charlatan tandis que lui se souviendra de ses histoires de nuit. L\u2019enfance, sa m\u00e8re, les femmes. Et surtout, le plus grand des p\u00e8res menteurs&nbsp;: L\u00e9nine. Mais qui, mieux que Iossif Vissarionovitch Staline, saurait faire d\u2019un mensonge une v\u00e9rit\u00e9 et d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 le mensonge&nbsp;?<br>\u00ab&nbsp;Camarade Danilov, dit-il, la vie est devenue meilleure et plus gaie, voil\u00e0 l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de Staline.&nbsp;\u00bb<br>Danilov tremble devant celui qui sait tout et peut tout. Il tremblerait plus encore s\u2019il savait ce qui l\u2019attend.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019argument de ce neuvi\u00e8me roman de Jean-Daniel Baltassat est n\u00e9 d\u2019une visite qu\u2019il effectua nagu\u00e8re dans le palais Likani \u00e0&nbsp;[&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":2420,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[15],"tags":[],"class_list":["post-2419","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-litterature","post-item clearfix"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2419","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2419"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2419\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2421,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2419\/revisions\/2421"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2420"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2419"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2419"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/edmondmorrel.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2419"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}